La reconquête.

Mardi 10 avril 2012 // La France

Sarkozy, c’est Tyson. Dès qu’il monte sur le ring, il fait peur à son adversaire. Après quoi, une fois le combat lancé, sa tactique c’est : je cogne, je cogne, je cogne ! Passionné de boxe, ce député UMP qui a, posée sur une table, une paire de gants, poursuit en connaisseur : « Regardez, dit-il, comme il poursuit Hollande, le frappe sous tous les angles, tente de le coincer dans les cordes... » Recevant les parlementaires de sa majorité, la semaine dernière à l’espace Moncassin, non loin de son QG de campagne, le président candidat avait lui-même utilisé cette expression qui avait fait sourire l’assistance : « Un peu de bourre pif, ça fait du bien... » La bagarre, il aime ça ! Voilà pourquoi, face à un (toujours) favori adepte de l’esquive, il affirme, comme en 2007, « sentir bien » cette confrontation. « Il n’a pas le choix, dit le même député. Pour l’emporter, il doit avancer sans cesse, or c’est son tempérament. Il aurait été moins à l’aise s’il avait dû gérer un avantage. Finalement, sa position d’outsider l’arrange. »

« Je crois toujours que je peux renverser des montages », confiait Sarkozy à ses proches au soir de ce qui fut son pire échec en politique : la troisième place (derrière le PS et le duo Pasqua-Villiers) de la liste RPR-DL qu’il conduisait aux européennes de 1999 (12,8 %). Cette fois encore, il y croit. Non que son succès soit déjà écrit. Loin s’en faut. Sa spectaculaire remontée dans les sondages de premier tour, où il fait jeu égal avec Hollande, voire le dépasse, ne masque pas l’essentiel : son retard (de 6 à 10 points) au second tour. Idem pour son image : elle progresse dans tous les instituts, mais reste très négative : 59% d’opinions défavorables selon Ipsos, 64 % de jugements négatifs pour l’Ifop. Quant à son potentiel de vote, mesuré par CSA, il se contente, pour l’heure, de tutoyer la barre des 50 % (48 %), que Hollande dépasse allégrement (57 %). Jamais, sous la Ve République, vainqueur de la présidentielle n’a été aussi impopulaire à un mois du scrutin !
 
Certes ragaillardi par les tendances favorables des dernières études ; « Ce sont les évolutions qui comptent, pas les chiffres », répètent les sondeurs, il est un signe qui ne trompe pas du scepticisme de ses troupes à l’orée de ce premier tour : alors que les rumeurs sur la composition du futur gouvernement Hollande se multiplient, l’UMP bruisse surtout de l’affrontement Copé-Fillon-Juppé pour le contrôle du parti majoritaire en cas de défaite de Sarkozy Mais, outre la "niaque" du candidat, saluée y compris par ses adversaires, il y a d’autres signaux, positifs cette fois, auxquels les sarkozystes se raccrochent. « La seule chose qui déstabilise Sarkozy, c’est le prestige intellectuel or Hollande, pour lui, n’en a pas », assure Jean-Pierre Raffarin. "Bluffés" par la victoire aux primaires puis par le discours du Bourget du candidat socialiste, les supporters du président n’éprouvent plus, aujourd’hui, le moindre complexe à son égard depuis son entrée en campagne, Hollande n’a pris ni allant ni stature. Tout au contraire. « Les deux ne jouent pas dans la même catégorie », résume Xavier Bertrand.

Que le candidat socialiste ait réussi à, "présidentialiser" son image, et c’en était fini des chances de Sarkozy ! À quelques semaines de se lancer, ce dernier le confiait lui-même, en privé, à l’ancien chancelier Gerhard Schröder, qu’il recevait à l’Élysée en décembre 2011 : « Sur le papier, j’ai perdu cette élection mais nous traversons une crise exceptionnelle. Il peut avoir un,réflexe d’aller vers celui qui rassure le plus. Avec Hollande qui n’a jamais exercé le pouvoir, cela me donne une petite chance. »Autres "chances" : la percée de Jean-Luc Mélenchon, qui progresse au détriment du candidat PS, et les difficultés de François Bayrou à "mordre" sur l’électorat sarkozyste et à incarner un recours à droite.

Impossible pour autant, de compter sur les seules failles de ses adversaires pour espérer l’emporter. Si espoir de victoire il y a « je vais gagner », répète depuis quelques jours Sarkozy à sa garde rapprochée , c’est d’abord sur lui-même, son énergie et ses intuitions, que compte le président-candidat. « Il croit, plus que jamais, en son talent », distille son conseiller Alain Minc. « Il pense toujours qu’il va courir plus vite que les autres », ajoute un député du premier cercle. L’homme, on l’a dit, inspire la crainte à ses adversaires avant même les premiers corps à corps ? Le meeting géant de Villepinte a servi à ça : montrer ses muscles. Objectif-atteint : 60 000 à 70 000 personnes présentes (plus que Hollande au Bourget), quitte, pour cela, selon le Canard enchaîné, à faire appel aux "services" de l’Union des associations musulmanes laquelle, en liaison avec Patrick Karam, le "Monsieur Diversité" de Sarkozy, a permis de remplir une quinzaine de bus, dont certains exclusivement féminins... Autre démonstration de force et d’assurance l’interview accordée au Monde par son influent conseiller Patrick Buisson, avec l’imprimatur de l’Élysée : « Hollande rassemblera moins de voix que Royal », prédit-il. Lâché avec une implacable certitude, le propos a, lui aussi, fait douter nombre de socialistes. « Il est fort, très fort, c’est loin d’être joué », reconnaît un élu PS de Paris convaincu, il y a un mois, que « l’élection (était) pliée ». « L’ambiance dans les réunions a changé, poursuit-il. On entend maintenant des « tenez bon » !, ce qui n’est jamais bon signe. »

Sarkozy n’aime rien tant que la castagne ? Plus question de retenir ses coups « Ne lâchez pas Hollande ! », a-t-il intimé à ses troupes. Lui-même n’est pas en reste. En meeting samedi à Chassieu (Rhône), le président-candidat s’en est pris nommément, pour la première fois, à son rival socialiste transformé en punching-ball : Hollande « ment », « dissimule », « fuit le débat », « se moque du monde »... Un nouvel angle d’attaque, concocté dans le secret de son comité stratégique, qui s’ajoute aux deux précédents : la dénonciation sans le nommer) des idées et des... non-idées du candidat PS. « Courage versus démagogie, réforme versus immobilisme, vérité versus mensonge », résume Guillaume Peltier, l’un des porte-parole adjoints de la campagne de Sarkozy.

« Contrairement à 2007, ou il affrontait Ségolène Royal, son adversaire principal n’est plus une femme, ajoute un député dé la Droite populaire : il n’y a donc plus à se gêner. On peut tout se permettre, ou presque. »Y compris l’ironie mordante... La proposition de Hollande de retirer le mot "race" de la Constitution ? « On ignore le problème et on s’attaque au vocabulaire, a aussitôt réagi Sarkozy. On va faire la guerre au dictionnaire ! Ce serait risible si ce n’était pas triste. Je propose de supprimer le mot chômage et le mot crime. » La trop grande prudence du candidat PS ? « Avec Hollande, on est tranquille, moque encore le candidat. Il dit : "Je ne promets rien" et il tient parole. On n’espère rien et on n’est pas déçu... » Sermonné par Sarkozy lui-même pour avoir surnommé Royal « Bécassine » il y a cinq ans, le député UMP Lionnel Luca raconte avoir reçu, cette fois, plusieurs SMS amusés de proches du chef de l’État à la suite de son communiqué moquant « la couleur des cheveux (de Hollande), digne d’une publicité pour un cirage ». La prochaine offensive devrait porter sur les « incohérences » et les <(alliances impossibles » du candidat PS, contraint de "gauchiser" son discours pour éviter la fuite de ses électeurs vers Mélenchon. 

"On joue à fond le premier tour, après on a quinze jours... »

Mais pilonner le candidat socialiste ne suffit pas. Outre une"humanisation"de son image, les clés de la victoire se situent aussi, comme en 2007, dans la double capacité de Sarkozy à orchestrer la campagne autour de ses thèmes et à attirer à lui une partie des électeurs FN (qui ne sont pour l’heure que 40 % à prévoir de voter pour lui au second tour, contre 71 % en 2007). Concernant le premier point, c’est un quasi-sans-faute depuis le début : plutôt que d’opter, comme Hollande, pour un programme (presque) entièrement ficelé, limitant par la suite les effets d’annonce, le chef de l’État a fait à nouveau le choix de sa stratégie gagnante d’il y a cinq ans : « envoyer tous les jours une carte postale aux Français ».

Hormis sur la proposition surprise du candidat PS de taxer à 75 % les hauts revenus, l’avantage dans cette bataille des idées se situe du côté de Sarkozy. Contraint de faire volte-face sur la question de l’abattage halal (promettant un « étiquetage » après avoir assuré qu’il s’agissait d’une « fausse polémique » lancée par Marine Le Pen), le président-candidat, longtemps talonné, voire dépassé, par la candidate FN, estime de même être aujourd’hui à l’abri d’un 21 avril à l’envers : Mais pas question,prévient un député UMP, de « baisser la garde » d’ici le premier tour. De nouvelles « propositions chocs » sur l’immigration et la sécurité devraient donc être annoncées. Avec le risque, pointé notamment par Raffarin, que ce « durcissement des thématiques » ne pousse les électeurs centristes à se reporter à gauche au second tour - le pari silencieux de Hollande. « On ne s’en préoccupe pas maintenant, répète Sarkozy à ses proches. On joue à fond le premier tour, et après on a quinze jours. » Une autre élection. Une autre campagne. 

Valeurs actuelles 22 mars 2012

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