La « présidente » aux deux visages.

Par Christine Clerc de valeurs actuelles.

Dimanche 10 juin 2012 // La France

Valérie Trierweiler : Son interventionnisme dérange, et parfois inquiète. Mais son aisance séduit. La « first girl friend » comme l’appellent les Américains, a en fait deux visages : celui d’une tigresse pétrie d’inquiétude et celui d’une première dame dont le statut reste à définir.

Elle a fait irruption alors que nous étions en réunion de travail à la Maison de l’Amérique latine, racontait il y a quelques semaines un fidèle de François Hollande aujourd’hui ministre, et a crié : "Qui s’est garé devant l’entrée ?"Nous nous sommes regardés, stupéfaits : plusieurs d’entre nous étaient venus à pied de Solferino. Les autres, amenés par leur chauffeur... L’anecdote, sans gravité, donne une idée de la tension qui régnait pendant la campagne présidentielle entre les "garçons" entourant le candidat socialiste et la compagne de celui-ci, Valérie Trierweiler.

C’est un classique : jamais femme de président ou de futur président n’a aimé qu’un groupe d’hommes —une "firme" comme on disait des sarkozystes, une "bande’ ; un "clan’ ; comme on le disait des autres — accapare son mari et la tienne jalousement à l’écart.

Yvonne de Gaulle, restée dans l’Histoire comme la plus discrète, tirait la manche d’un "compagnon" : « Il ne faut pas que le Général se représente : il est fatigué, laissez-le tranquille... »

Claude Pompidou faisait passer ce message par un ami commun, le père dominicain Bruckberger : « Si Georges se présente, je divorce ! »

Quant à Bernadette Chirac, qui avait tant fait pour aider son mari à se faire élire, elle se retrouvait, à ses débuts à l’Élysée, écartée par la cellule de communication dirigée par Jacques Pilhan et sa propre fille, Claude. On se souvient de l’affront fait à la première dame le 14 juillet 1995, alors qu’elle avait convié à déjeuner de jeunes agriculteurs : « Non, Madame, vous ne pouvez pas participer à ce déjeuner. Ça ferait trop papa, maman et les enfants... »

On se souvient aussi de la guerre de tranchées entre Cécilia Sarkozy et une partie de la "firme" : il gavait ceux qui lui semblaient personnellement fidèles, comme Claude Guéant, et les autres, dont elle rayait rageusement le nom d’une liste d’invités le soir du dîner au Fouquet’s : de ceux-là, elle savait par son amie, sa "soeur" Rachida Dati, qu’ils lui avaient "manqué" pendant ses absences répétées. Certains d’entre eux avaient alors même pensé à voix haute : "Ce n’est pas la première dame qu’il nous faut..."

Cécilia, ses lunettes noires, ses foucades et ses intrusions : c’est le premier cliché qui attend Valérie Trierweiler lorsque paraît, Au printemps 2011, sa photo e1 couverture de Gala, en veste blanche, les yeux cachés derrière de grosses lunettes de soleil, avec cette citation de François Hollande : « Elle est la femme de ma vie. » Femme de sa vie ? Alors qu’il a eu quatre enfants avec son ex-compagne Ségolène Royal ? Beaucoup de lectrices sont choquées. Elles jugent"arrogant" le sourire de la "nouvelle" 46 ans, divorcée, trois enfants, journaliste politique à Paris Match et à la télévision.

Elle veut rester journaliste mais se fait juge de ses confrères

Au fil des mois, des anecdotes viennent enrichir sa légende naissante : elle aurait exigé un bureau au QG de campagne, alors qu’on y manque tellement de place pour les porte-parole et conseillers. Elle n’aurait pas seulement imposé à son éditeur le titre du livre de François Hollande, Changer de destin : elle se mêlerait du planning de ses interventions télévisées et de ses déplacements, piquant une colère si les "garçons" feignent d’ignorer qu’elle ne pourra pas accompagner "François" le jour de leur choix, étant retenue par ses propres interviews (notamment du rappeur Joe Starr) sur Direct 8. Car la journaliste n’entend pas renoncer à son activité. Passée malgré tout sur l’autre rive, elle se fait juge - cinglante - de ses confrères.

Serge Raffy, du Nouvel Observateur, publie-t-il un livre élogieux, François Hollande, itinéraire secret, où il raconte la naissance, en 2005, de l’idylle entre le premier secrétaire du PS et cette « jeune provinciale d’origine modeste, à la beauté incendiaire », mariée d’abord à un ami d’enfance puis à un confrère et qui, « sous le masque d’une femme froide », aurait charmé plus d’un dirigeant socialiste ? Elle l’accable de reproches.

Marc-Olivier Fogiel ose-t-il interroger Hollande (sur M6) à propos de ses relations avec Ségolène Royal ? « Journaliste politique, cingle-t-elle dans un tweet, c’est un métier ! » Dans une lettre ouverte sur Internet, ai-je moi-même l’audace de l’informer qu’à l’Élysée elle devra répondre à un très abondant courrier plein de drames, assumer une fonction "compassionnelle" et créer à son tour une fondation caritative bref, montrer aux Français qu’elle les aime ? Sa réplique fuse, toujours sous forme de tweet : « C’est une question de génération ! »

À la rédaction de Match, certains la surnommaient "la Duchesse’ ; à cause de son air hautain. Depuis que le magazine l’a affichée le 8 mars en couverture (sous le titre « L’atout charme de François Hollande ») et qu’il a publié, sans l’avoir prévenue, quelques photos de sa vie professionnelle face à Lionel Jospin, Jacques Chirac, etc., déclenchant ainsi sa colère, Valérie Trierweiler a été rebaptisée "la Tigresse ».

Tigresse, c’est aussi le mot qui court dans l’entourage du nouveau président pour dépeindre la réaction de sa compagne quand, au lendemain de la victoire, elle interdit au vieux copain de "François’ ; Julien Dray, l’accès à une petite fête. Il faut dire que le député de l’Essonne a fait très fort, conviant à son anniversaire, dans un restaurant "typique" de la rue Saint-Denis à Paris, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, des "amis" du staff de Hollande. Ceux-ci vont s’y retrouver nez à nez avec un autre "pote" : DSK !

De justesse, Pierre Moscovici et Ségolène Royal évitent la photo catastrophe, mais repartent outrés. Hollande et Trierweiler aussi, en apprenant la scène. Une indignation légitime ! Ellene prend cependant tout son sens que lorsqu’on connaît les chapitres précédents : proche de longue date du couple Hollande-Royal, Dray, qui fit la campagne de la candidate socialiste en 2007, a tenté de réconcilier, sinon de marier, "Ségolène" et"François’ : Et cela, "Valérie" ne le lui pardonne pas !

Nous touchons ici au point le plus sensible : le comportement de la première dame envers la présidente de la région Poitou-Charentes. Elles furent presque amies, pourtant : jeune ministre, Ségolène Royal accordait une interview à la jeune journaliste de Match, avec photos à la maternité, à l’occasion de la naissance de sa petite Flora. Mais dès 2005, elle décelait en elle une rivale...Dès lors, toutes les mufleries de "François" allaient être mises sur le compte de sa nouvelle compagne.

Pourquoi, lors du grand meeting du Bourget, le 22 janvier, la candidate socialiste de 2007 est-elle absente de la rétrospective projetée sur grand écran ?

Pourquoi le candidat 2012 évite-t-il de lui rendre hommage et de l’embrasser ? Pourquoi, deux mois plus tard, lors de leur seul meeting commun, à Rennes—toujours sous le regard de Valérie Trierweiler—,Hollande, succédant à Royal à la tribune, n’esquisse-t-il qu’un geste ; pour lui montrer la sortie ? Réglerait-il ainsi un vieux compte, datant de ce jour le 2005 où "la princesse de Poitou-Charentes" prit son envol dans les sondages et entra en lice sans le consulter ? Aurait-il peur de se faire arracher les yeux par sa "tigresse" ?

Être première dame n’est pas un rôle mais une mission

En réalité, c’est elle qui a peur. Peur de voir Ségolène Royal échanger un regard avec son ancien compagnon devant les objectifs des photographes et devenir ainsi, comme le couple Sarkozy cinq ans plus tôt, un sujet pour la presse people. Peur, surtout, de perdre sa liberté : devra-t-elle abandonner le métier de journaliste, voire même renoncer à exercer une profession, toucher un salaire et mener une carrière de femme "moderne" pour ne pas être l’objet de critiques et d’enquêtes qui affecteraient le président socialiste ?

Souvent, tout en partageant l’orgueil et la joie de ce compagnon enfin reconnu, elle entend Germaine de Staël : « La gloire, deuil éclatant du bonheur... » Et puis, il y ale poids de cette fonction : "première dame", ce n’est pas un petit rôle dans un film un peu nunuche avec sourires, visites de crèche, amabilités et élégances, mais une véritable mission. « Tout le monde me dit de me préparer, confie-t-elle en mars à Anne Rosencher, auteur d’un étonnant portrait publié par Marianne sous le titre « Valérie lui montrer la sortie ? Réglerait-il ainsi Trierweiler, l’inquiète ». Mais comment ? Peut-on savoir ce que c’est, première dame, avant que le poids ne vous tombe vraiment sur les épaules ? » Et Philippe Labro, qui fut son mentor à la télé : « Elle avance à pas comptés, comme un patineur sur une glace qui menace de rompre à tout moment. » A pas comptés ou par saccades ? Elle aime les sunlights, mais refuse d’être à son tour observée et jugée.

Tous ses proches avaient reçu la consigne de ne pas répondre aux journalistes, et voilà dévoilé, à longueur de magazines, un passé, certes plus que respectable, mais jusque-là tenu dans l’ombre, de fille d’une famille de six enfants, grandie dans une cité HLM d’Angers entre un père infirme et une mère caissière à la patinoire.

C’en est trop : Valérie Trierweiler fait éconduire deux consœurs, Élisabeth Schemla et Nicole Leibowitz, lorsque celles-ci demandent à la rencontrer, après Carla Bruni qui les a reçues chaleureusement, pour leur livre de portraits Pour le meilleur et Pour le pire. Comme les deux journalistes persistent à vouloir faire leur métier, elle charge son avocate de prendre contact avec leur éditeur : « Seulement pour nous avertir, écrivent-elles, blessées, que toute incursion dans sa vie privée sera susceptible de faire l’objet de poursuites... » Comme si l’obsession de faire un faux pas l’amenait à montrer son visage le plus dur.

« Laissez-moi le temps ! », lance-t-elle sur Twitter à ses confrères dans un moment de désarroi. « Rassurez-la ! », répète de son côté François Hollande à ses amis. Lui qui se rêve en nouveau Pompidou sait trop bien comment, lorsqu’on veut déstabiliser un futur président de la. République, on s’en prend à sa femme. Quelques signes, déjà, l’on alerté : ces pseudo-révélations dans l’Express à propos d’une enquête qui aurait été menée sur sa compagne par les services de renseignements. Et puis cette flèche de Nicolas Sarkozy, un matin sur RTL : « Est-ce moi qui ai un contrat avec le groupe Bolloré ? » (allusion à l’engagement de la journaliste à Direct 8). Les attaques contre lui, cela fait partie du jeu... Mais contre elle ! Jamais il ne les pardonnera à son rival.

Cependant, la voici enfin heureuse. À Tulle, le soir de la victoire, François Hollande la fait monter sur scène avec lui sous les vivats. Métamorphosée elle aussi, Valérie Trierweiler tient son bouquet de fleurs la tête en bas et baisse les yeux pour cacher son émotion.

A l’Elysée, neuf jours plus tard, pour la cérémonie d’intronisation, elle est parfaite d’élégance dans sa robe noire et son léger manteau blanc, parfaite aussi de retenue, puis de chaleur et de naturel, quand elle embrasse Carla sur le perron tandis que le nouveau président, qui n’a rien oublié, s’apprête à tourner les talons sans raccompagner son prédécesseur. Par moments, la peur la reprend à la gorge : la nouvelle première dame envoie des tweets à ses confrères journalistes et photographes pour les prier de cesser de "mitrailler" l’immeuble du XVe arrondissement où le couple voudrait vivre comme un couple "normal" : Elle veut continuer à faire ses courses à vélo. Et protéger ses trois fils d’une médiatisation envahissante.

Mais à Washington, sa première apparition sur la scène internationale lui fait oublier ces soucis : très à l’aise (elle est déjà venue à la Maison-Blanche, rappelle-t-elle, « pour accompagner Lionel Jospin, du temps de Bill Clinton »), Valérie Trierweiler est radieuse. Barack Obama semble charmé par celle que la presse américaine compare à Lauren Bacall. La First Lady Michelle Obama reçoit avec reconnaissance des mains de la first French girl friend les sacs fabriqués dans une usine de Corrèze — un choix intelligent, qui fait apparaître une Valérie Trierweiler enracinée dans ce terroir qui a fait de François Hollande un président.

Elle a entamé son long parcours initiatique de huitième "première dame" de la Véme République. Il lui reste presque tout à inventer.

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