La polygamie.

Par Roger BASTIDE

Samedi 17 novembre 2012 // Le Monde

Le terme général de polygamie désigne toutes les formes possibles de mariage plural. On distingue le mariage par groupes, plus hypothétique que réel, dans lequel un groupe de frères se marie simultanément avec un groupe de sœurs ; la polyandrie, dans laquelle une femme épouse plusieurs hommes (dans la polyandrie fraternelle, un groupe de frères) ; la polygynie, dans laquelle un homme épouse plusieurs femmes. La polygynie est extrêmement répandue dans le monde, à l’opposé de la polyandrie, rare, et du mariage par groupes, dont on peut discuter la structure réelle ; aussi revêt-elle des formes différentes, depuis la polygynie sororale où un homme se marie avec deux ou plusieurs sœurs, jusqu’à la polygynie sérielle qui tend à remplacer actuellement la polygynie simultanée : on prend ses femmes l’une après l’autre et non plusieurs en même temps.

L’extension de la polygynie s’explique surtout par des facteurs économiques (qui ne paraissent pas si opératoires dans le cas de la polyandrie) ; Mais comme il y a en général, sauf en cas d’infanticides, peu de différences entre le nombre d’hommes et de femmes dans une même population, la polygynie des plus vieux ou des plus riches ou des chefs, se traduit par la monogamie des plus jeunes ou des moins puissants. Cependant, cette monogamie ne doit pas être confondue avec la monogamie des Occidentaux : c’est une monogamie de fait, et non de droit. La monogamie n’existe pas seulement dans nos sociétés occidentales, on la trouve aussi dans les sociétés les plus primitives, celles des peuples qui vivent de la cueillette et de la petite chasse, mais alors elle provient de ce que le manque de ressources, empêche un homme d’avoir plusieurs épouses. C’est encore une monogamie de fait plus que de droit, imposée par l’économie, ou chez des peuples plus développés, comme les Hopi, mais alors elle est dictée par le type de résidence, l’homme vivant dans la maison de son épouse ; ce n’est que lorsque la résidence matrilocale s’accompagne du sororat que la polygamie devient à nouveau possible, sous sa forme « sororale ».

Les changements qui s’opèrent aujourd’hui dans le monde, qu’ils soient d’ordre économique ou d’ordre idéologique (urbanisation, diffusion des idées occidentales, politiques d’acculturation des États), tendent à faire reculer partout la polygynie au bénéfice de la monogamie, malgré les obstacles rencontrés qui viennent du prestige toujours vivant de l’homme polygame sur l’homme monogame dans les groupes les plus traditionnels.

La répartition des systèmes polygamiques.

Le sens exact du terme polygamie est : « Union soit d’un homme, soit d’une femme avec plus d’un conjoint ». Comme la polyandrie est rare, le terme de polygamie est souvent utilisé, non seulement dans le langage courant, mais même par les anthropologues, dans le sens de polygynie. Théoriquement, on peut distinguer quatre formes possibles de mariages : un homme et une femme (monogamie) ; un homme et plusieurs femmes (polygynie) ; une femme et plusieurs hommes (polyandrie) ; plusieurs femmes avec plusieurs hommes (mariage par groupes).

On examinera successivement tous ces cas. Mais il est bien entendu que, sauf infanticide possible, le nombre d’hommes et de femmes dans une société étant à peu près équivalent, si un homme prend plusieurs femmes, il ne restera plus alors beaucoup de femmes disponibles, et que la majorité des individus sera contrainte à la monogamie. On doit donc distinguer la monogamie de fait de la monogamie de droit ; les démographes ont bien montré que, dans les sociétés polygyniques, de 60 à 80% des foyers sont monogames ; on ne doit donc pas commettre la confusion entre le fait et le droit : c’est le droit seul qui intéresse cet article. Juridiquement, la polygamie couvre un champ infiniment plus vaste que la monogamie. Certains l’estiment à 80% des sociétés connues. Le tableau dressé par G. P. Murdock, à partir d’un échantillon de 558 sociétés considérées comme représentatives, montre que l’on trouve la monogamie dans 24% de cet échantillon (mais nous pensons que, pour certaines d’entre elles, il s’agit plus d’une monogamie de fait, imposée par la pauvreté des hommes, que d’une monogamie de droit), la polygynie dans 75% et la polyandrie « Fait pour une femme d’avoir plusieurs hommes dans 1% seulement de l’échantillon ».

« Aucune femme n’est la fiancée de plus d’un homme. Cependant, après que le mariage est consommé, il est possible que l’épouse devienne la concubine d’autres hommes, mariés ou célibataires ; Des frères qui ont épousé leurs sœurs peuvent partager leurs femmes ; un veuf prend, en échange de présents, la femme de son frère comme concubine. En outre, un visiteur présentant la parenté requise peut recevoir la femme de son hôte comme compagne temporaire » (Lowie). Comme on le voit, seul celui qui a été fiancé est mari légitime, les autres femmes sont des concubines et non des épouses, l’homme non marié ne dispose que de droits secondaires et encore avec l’autorisation du mari. Le troisième cas apparaît dans les îles Marquises : le « ménage » comprend parfois un couple principal et une série d’autres hommes et d’autres femmes qui demeurent avec lui et qui auraient des droits sexuels aussi bien avec les membres du couple principal qu’entre eux ; mais les liens de ces époux ou épouses subsidiaires avec le couple principal peuvent être rompus très facilement ; il s’agit plus d’une stratégie politique des chefs pour avoir une clientèle que d’un véritable mariage plural institutionnalisé. Enfin, chez les Todas actuels des Indes, le mariage par groupes est un phénomène récent, dû à une adaptation forcée à certains événements historiques. On peut donc conclure qu’il existe des apparences de mariages de groupes, mais qu’on ne peut en certifier la réalité.

L’existence de « primitifs » monogames.

Alors que, pour Morgan et les évolutionnistes, la monogamie est le dernier moment d’une longue évolution, qui a commencé dans la promiscuité primitive, et caractérise les « civilisés », en opposition aux « sauvages » et aux « barbares », pour W. Schmidt et les tenants de l’école d’ethnographie historique, c’est la monogamie qui définit l’humanité primitive. Il faut distinguer en effet entre les « vrais » et les « faux » primitifs. Les vrais primitifs, qui au moment de leur découverte en étaient encore à l’âge du Paléolithique du point de vue de leur outillage technique, et qui vivent uniquement de cueillette et de petite chasse, ne connaîtraient que la société conjugale fondée sur le mariage monogame : Semangs de Malacca, Négrilles d’Afrique, Négritos des Philippines, etc. Cependant, le père Schmidt est bien obligé de reconnaître qu’il existe chez ces peuples des cas de polygamie, si rares soient-ils ; mais, pour lui, ces quelques cas ont nettement le caractère de dérogations à la pratique commune et, lorsqu’il arrive qu’un individu ait plusieurs femmes, ce n’est jamais dans le même campement, ce qui fait que l’école d’ethnographie historique se croit en droit de conclure que, chez les « vrais » primitifs, il ne s’agit pas d’une monogamie de fait, mais bien de droit.

Cette monogamie primitive correspond d’abord aux conditions économiques de vie ; c’est elle en effet qui se prête le mieux à une équitable répartition du travail, la chasse pour l’homme, la cueillette des plantes sauvages, la cuisine et le soin des enfants en bas âge pour la femme. Ce n’est pas cependant une pure association utilitaire ; car cette famille correspond, dans la mythologie, au couple des ancêtres de la tribu, créés et unis par l’Être suprême, ce qui fait que l’on peut parler, à son sujet, d’une « institution divine ». Ce n’est qu’avec le passage de la petite chasse à la grande chasse, en Australie, que la famille individuelle se dissoudra dans le clan totémique, ou avec le passage de la grande chasse à l’agriculture que la monogamie fera place à la polygamie.

Le résultat d’une existence précaire.

Il est parfaitement exact que la monogamie domine chez les « vrais » primitifs, mais il faut ajouter que ce n’est qu’une monogamie de fait, contrairement à ce que prétend l’école du père Schmidt, non une monogamie de droit. Claude Lévi-Strauss en a fait la juste remarque. Les conditions d’existence chez les Négrilles sont trop précaires pour qu’un homme puisse épouser plusieurs femmes. La polygamie n’est cependant pas défendue pour cela et un chasseur plus heureux pourra s’approprier deux femmes, car il est capable, par son habileté, de les faire vivre. Ainsi, chez les Esquimaux du Groenland, où il y a cent quatorze femmes pour cent hommes (la vie du chasseur arctique est si dure que sa mortalité est très élevée) et où, par conséquent, la polygynie de quelques-uns serait théoriquement possible, seul un excellent chasseur peut posséder plus d’une épouse ; la proportion est, de un bigame, pour vingt hommes. Mais il n’y a pas que l’économique qui limite la possibilité de la polygamie. Certaines formes sociales peuvent également agir, par exemple la résidence matrilocale, sauf s’il existe en même temps le sororat. L’homme devant vivre dans la famille de sa femme, travailler pour ses beaux-parents et habiter avec eux ne peut naturellement être que monogame. C’est le cas par exemple des Indiens Zuñi et Hopi de l’Amérique du Nord qui sont matrilocaux et ignorent le sororat. Mais ici encore il s’agit d’une monogamie de fait plus que de droit, car un homme pourrait épouser deux femmes, vivre par exemple six mois chez les parents de l’une d’entre elles, et six autres chez les parents de l’autre. Or c’est ce qui se produit parfois ; on en cite des exemples, tout au moins chez les Youkaghir de la Sibérie septentrionale.

La polyandrie ( Femmes qui ont plusieurs hommes )

La polyandrie est rare. Il ne faut pas la confondre avec certains phénomènes qui en sont apparemment proches, par exemple avec certaines coutumes que l’on trouve chez les Crow (Indiens des Prairies), les Massaï (Afrique), du désistement temporaire d’un mari de ses droits maritaux en faveur d’un ami, d’un visiteur étranger de la même classe que lui, ou d’un supérieur dont on veut obtenir des dons ou des pouvoirs spéciaux. Si on élimine ces cas de fausse polyandrie, alors la vraie polyandrie ne se rencontre que chez les Bahima de l’Afrique orientale, certaines tribus d’Esquimaux, les Toda de l’Inde, enfin et surtout au Tibet (sous la forme de la polyandrie fraternelle). On note tout de suite que ces populations sont extrêmement diverses du point de vue du genre de vie (chasseurs, pasteurs et agriculteurs). Ce qui fait non seulement que la polyandrie est rare, mais encore qu’on ne trouve pas une explication générale qui puisse en rendre compte. Il faut examiner les cas connus l’un après l’autre.

Le mari principal, maître des autres (îles Marquises)

Quant au cas des îles Marquises, nous l’avons rattaché plus haut au mariage par groupe ; cependant, la polyandrie y domine bien la polygynie ; si, dans la maison des chefs, il y a bien onze ou douze hommes pour trois ou quatre femmes, dans les maisons ordinaires, il y a deux ou trois hommes pour une seule femme. Le chef contractait souvent un mariage avec une femme qui avait plusieurs amants, car les hommes suivaient les femmes, et ainsi les amants devenaient les serviteurs, du mari principal ; quand les maris étaient trop nombreux, ils vivaient dans des maisons séparées ; quand ils étaient peu nombreux, ils vivaient ensemble, le deuxième mari avait alors un statut plus élevé que le troisième ou, éventuellement, le quatrième, il prenait en charge la direction du « ménage » quand le premier mari s’absentait, et il avait des droits préférentiels sur l’épouse. Ce qui définit cette polyandrie, ici préférentielle plus qu’institutionnalisée, puisque la polygynie existe aussi, c’est que l’infanticide des filles n’y est pas noté et que, cependant, la proportion des hommes est de deux et demi pour une femme ; le facteur essentiel est donc démographique comme dans les ethnies où se pratique l’infanticide ; c’est en second lieu que la polyandrie n’y est pas fraternelle : les frères vont se marier dans des maisons différentes ; c’est enfin qu’au facteur démographique il faut ajouter un facteur politique : les chefs cherchent à épouser une femme qui par sa beauté attirera beaucoup d’hommes qui deviendront ses clients ou serviteurs.

La femme et les rivalités masculines.

La situation de la femme n’est pas inférieure dans les familles polyandriques. Chez les Tibétains, c’est elle qui est chargée des finances de la famille et elle sait jouer suffisamment bien des rivalités masculines pour dominer ses maris. Quant aux îles Marquises, nous renvoyons à A. Kardiner qui a analysé avec beaucoup de soin le rôle frustrateur de la femme dans une société d’hommes : « Le rôle de la femme en tant que mère, comme plus tard en tant qu’objet sexuel, est un rôle frustrateur, dû à la proportion numérique des hommes par rapport aux femmes et au fait que ces dernières sont exclusivement vouées au perfectionnement de leurs techniques sexuelles au détriment de leurs relations affectives avec leurs enfants [...]. Dans l’acte sexuel, l’initiative et l’agressivité reviennent à la femme. Puisque l’union charnelle dépend de son bon plaisir et exige l’autorisation du mari principal, tous les maris doivent avoir l’impression qu’ils peuvent être exploités par elle [...]. Les femmes peuvent donc, en raison de leur petit nombre, exercer leur tyrannie sur les hommes. »

La polygynie sororale.

C’est justement parce que la polygynie féodale chinoise n’est pas totalement sororale, puisqu’elle s’étend aux nièces, et que cette polygynie a évolué au cours du temps, que Granet suppose que ce système matrimonial qui, dans l’institution polygynique, engageait d’un seul coup un groupe de femmes et, primitivement, seulement un groupe de sœurs devait à l’origine engager d’un seul coup un groupe de frères : « Laissés à eux-mêmes, les époux prétendus eussent été incapables de réussir leur rapprochement matrimonial ; il fallait, à l’un et à l’autre, pour y arriver, la collaboration d’un suivant et d’une suivante [...], le suivant du mari aidait la femme, la suivante aidait le mari à opérer les lustrations préparatoires, la première disposait la natte où le mari s’asseyait [...], l’autre étendait celle de la femme [...]. Dans une société où la séparation des sexes est un principe fondamental, l’intimité particulière des rapports établis par ces pratiques entre des personnes de sexe différent ne peut se comprendre que s’il doit exister entre elles des rapports maritaux ; et, en effet, c’est grâce à ces pratiques que la suivante de la femme est rapprochée du mari et devient une épouse secondaire ; les mêmes pratiques ne donnaient-elles pas au suivant du mari des droits secondaires sur l’épouse [...]. Ensemble de rites incompréhensibles s’ils ne se rapportent point à un mariage de groupe, si le suivant et la suivante ne sont point unis d’un lien principal analogue au lien matrimonial que la communion directe crée entre les époux. » L’hypothèse est ingénieuse, mais elle n’est qu’une hypothèse. La polygynie sororale existe ailleurs qu’en Chine, particulièrement en Afrique et en Amérique du Nord. On la justifie également en disant que, mariées à un seul homme, des sœurs sont moins susceptibles de se quereller que d’autres femmes. Mais elle est pratiquée par des tribus qui ne sont pas toutes féodales, tandis que des régimes féodaux s’appuient au contraire sur la polygynie étendue au plus grand nombre possible de lignages en vue de contrôler l’ensemble des familles étendues plus sûrement. La polygynie sororale ( Qui concerne la sœur, les soeurs) doit donc être située, comme un cas particulier, dans l’ensemble des types possibles de polygamie entre la polygynie fermée (sur une seule famille : sororat) et la polygynie ouverte (multiplication des alliances entre familles, d’où l’interdiction alors du sororat).

La polygynie « Fait, pour un homme, d’être marié à plusieurs femmes. ( cas particulier de polygamie)

La polygynie du chef, gage de la sécurité individuelle.

On doit donc distinguer plusieurs types de polygynie. Nous appellerons la première archaïque. Elle a été étudiée par Lévi-Strauss chez les Nambikwara du Brésil où existe la polygamie des chefs (et des sorciers) en opposition à la monogamie des sujets. « Le groupe, dit-il, a échangé les éléments d’une sécurité individuelle qui s’attachaient à la règle monogame contre une sécurité collective qui découle de l’organisation politique. » Le chef Nambikwara, en effet, a de lourdes responsabilités, car c’est lui qui doit programmer l’itinéraire d’une population nomade afin d’assurer sa subsistance, qui négocie ou organise la lutte avec d’autres tribus, qui doit enfin constituer des réserves. Ses sujets, en compensation, lui permettent la polygamie, mais les femmes secondaires qui lui sont données sont des compagnes plus que des épouses, elles ne cuisinent ni ne s’occupent du ménage, elles l’assistent dans ses expéditions, dans ses travaux agricoles ou artisanaux, car sans elles, il ne pourrait faire face à ses responsabilités. La polygamie du chef peut donc être définie comme « la superposition d’une forme pluraliste de camaraderie amoureuse à un mariage monogame. » Et l’existence, dans une même population, de sujets monogames et d’un chef polygame comme la rencontre de deux systèmes de prestations et contre-prestations complémentaires, celui qui lie entre eux les membres individuels du groupe (le mariage monogame) et celui qui lie entre eux l’ensemble du groupe et son chef (sécurité des individus assurée par la polygamie du chef).

Un signe de richesse, parfois de puissance.

Le deuxième type de polygynie est celui des sociétés patrilinéaires ou patriarcales ; certes, ici encore, ce sont généralement les plus vieux qui ont plusieurs femmes, mais parce qu’ils sont les plus riches ; et si, comme il arrive aujourd’hui avec les mutations profondes qui secouent le continent noir depuis la colonisation et l’indépendance, les plus jeunes arrivent à s’enrichir, ils se hâtent de prendre plusieurs épouses - symbole de prestige social -, alors que les plus vieux, plus ou moins ruinés, resteront monogames. Ce nouveau type de polygynie apparaît avec ce que les africanistes appellent le lobola et qui est constitué par une série de biens (troupeaux, lances, monnaies...) échangés contre la femme. Ce sont donc les possesseurs de ces biens, c’est-à-dire, dans des sociétés où la propriété est familiale et où l’autorité appartient à l’aîné du lignage, les aînés, qui sont les détenteurs de biens ; il est vrai que lorsque ces aînés reçoivent un lobola en mariant une de leurs filles, ce lobola doit être remis dans le circuit, en achetant une femme pour le frère de la sœur mariée ; mais les chefs de lignage, lorsqu’ils disposent de ressources suffisantes, peuvent également utiliser ces biens pour prendre plusieurs épouses. Comme il s’agit de populations agricoles, où les femmes travaillent les champs, la polygynie, en même temps qu’elle est signe de richesse et donc de statut social élevé, est aussi instrument d’enrichissement. La preuve en est que, chez les Pahouin, l’aire moyenne des terres cultivées par les monogames est de 230 ares alors qu’elle s’élève pour les polygames de 296 à 719 ares.

Linton, cependant, refuse de lier directement la polygynie à l’économie, car, dit-il, elle existe aussi bien là où les femmes travaillent (et où, par conséquent, une nouvelle épouse est source de richesses) que là où l’homme a tout le poids du travail (et où, par conséquent, une nouvelle épouse coûte, puisqu’il faut la nourrir, l’entretenir, lui faire des cadeaux comme contre-prestations du bénéfice sexuel que le mari en retire). Ce que l’on peut tirer d’une pareille affirmation, c’est que seuls les riches dans ce dernier cas, peuvent avoir plusieurs femmes. Et il faut ajouter que si les femmes ne travaillent pas, si elles sont nombreuses, elles donnent de plus nombreux enfants qui, eux, travaillent dans les plantations de leur père et, par conséquent, ici aussi, la polygynie est source d’enrichissement économique. La polygynie est donc toujours liée à l’inégalité économique. Tout ce que l’on peut dire, c’est que là où la femme coûte plus qu’elle n’est source possible de richesses, par exemple chez les Peuls, la polygynie est moins répandue, donc chez les pasteurs moins que chez les sédentaires, bien qu’on ne puisse évaluer exactement le rôle du facteur économique, car la sédentarisation s’accompagne d’une accentuation de l’islamisation dont l’idéal est le quadruple mariage d’un homme.

En Afrique, d’ailleurs, également, la polygynie peut être un moyen de gouvernement, la clientèle prenant alors le pas sur la parentèle ; les chefs féodaux réussissent à multiplier, grâce à elle, les alliances avec les principales familles du pays tout comme les rois, en donnant certaines femmes de leurs harems à des chefs locaux, réussissent à les lier à eux, en tant que « donneurs de femmes ».

Le statut de la femme d’une société à l’autre.

On a beaucoup discuté de la situation de la femme dans les ménages polygyniques. Certains affirment qu’il existe des tensions entre coépouses qui se lancent mutuellement, surtout si leurs enfants meurent, des accusations de sorcellerie. D’autres, que la situation de la femme est bonne dans les sociétés traditionnelles, mais que la polygynie s’accompagne chez les peuples patrilinéaires et patrilocaux d’une dégradation du sort de la femme achetée par le mari. D’autres enfin notent avec plus de raison que la polygynie n’implique pas la domination de l’homme sur les femmes ; souvent, au contraire, les femmes forment un bloc uni contre le mari ; du point de vue des relations entre les sexes, les sociétés polygyniques sont aussi diverses que les sociétés monogamiques. Chez les Gourmantche, la première épouse a certaines prérogatives et un statut plus élevé que les femmes secondaires, elle répartit les tâches entre les coépouses, elle assiste seule son mari dans ses fonctions rituelles ; mais elle n’a pas une autorité absolue sur les autres femmes, et ses enfants ne jouissent pas d’un statut particulier. Chez les Wahenga du Nyassa, chaque épouse a sa propre maison et le mari va manger et passer la nuit successivement dans chacune d’entre elles, afin d’assurer l’égalité de chacune devant lui ; mais les fils se distinguent selon l’âge de leur mère ; le fils de la première femme doit se marier le premier ; le mari doit cultiver le champ de sa femme principale avant celui des autres, et il ne peut faire de cadeau à aucune sans avoir d’abord fait un cadeau de valeur équivalente à sa première épouse. Il arrive, dans certains cas, par exemple au Bénin, que la plus vieille épouse demande elle-même à son mari de prendre une seconde femme qui deviendra en quelque sorte sa servante. Par conséquent, on trouve tout un continuum entre l’égalité des femmes et leur indépendance, et l’inégalité entre épouse principale et épouses secondaires (même sexuellement favorites) et la subordination.

Les « mariages de femmes » du golfe du Bénin.

Il existe aussi en Afrique, chez les Yoruba, les Ibo, les Bavenda, les Dinka, au Bénin, un curieux mariage de femmes entre elles, qui peut être soit monogame (une femme qui n’a pas d’enfant se marie légalement avec une autre femme et paie à son père le prix de la fiancée ; les enfants qui naissent alors appartiennent non au mari de la femme stérile, mais au « mari femelle »), soit polygame (une femme riche peut épouser plusieurs femmes qui ont des relations sexuelles avec le mari, mais toujours avec la permission de la « femme-mari », et qui travaillent pour celle-ci ; on retrouve alors la liaison entre polygynie et source de richesses ; ainsi, au Bénin, certaines femmes arrivent à acquérir une propriété personnelle, dont la femme devient « l’ancêtre », et les enfants que ses coépouses lui donneront constitueront le point de départ d’une lignée matrilinéaire en plein pays patrilinéaire). Herskovits souligne pour le Bénin que ces mariages de femmes, qui comme on le voit n’ont rien d’homosexuel, sont bien considérés par certains maris qui y voient la possibilité pour eux d’avoir des femmes supplémentaires (et c’est pourquoi nous insérons cette forme de mariage dans la polygynie) sans avoir à payer le prix de la fiancée et sans avoir la responsabilité des enfants.

Influence de la religion et de l’urbanisation.

La grande ville, pourtant, si elle freine la polygynie, ne la détruit pas encore. Ainsi, si à Dakar la monogamie est dominante chez les chrétiens et les animistes, on compte 227 ménages polygames chez les musulmans contre 593 monogames. Ce qui est intéressant, c’est d’ailleurs la répartition de ces ménages suivant la profession ; les démographes de l’agglomération dakaroise ont montré que la polygamie augmentait quand on passait des manœuvres aux ouvriers et des ouvriers subalternes aux employés supérieurs, tandis que, dans l’enseignement, la santé, les professions libérales, la polygamie était abandonnée. Il y a donc l’ancien facteur qui joue, celui de la richesse, le nombre d’épouses étant signe de statut social élevé, ce qu’on appellerait la « maintenance des valeurs traditionnelles ». Mais un nouveau facteur apparaît, dans les groupes occidentalisés, un nouveau monde de valeurs se fait jour, privilégiant la monogamie. Cependant, ne croyons pas que, malgré les efforts des missionnaires chrétiens qui ont voulu imposer le mariage monogame chez les nouveaux convertis, ou les efforts des hommes politiques responsables des États nés de la décolonisation, qui veulent « occidentaliser » leurs pays, la polygamie ne reste pas l’idéal des masses.

On sait que beaucoup d’Églises noires se sont constituées qui ont rompu avec les Églises missionnaires justement à propos de la polygamie, Églises chrétiennes sans doute, mais acceptant le mariage plural, dont elles trouvaient l’existence dans l’Ancien Testament, preuve de la possibilité d’être chrétiens et polygames en même temps. Là où il existe seulement des Églises noires orthodoxes, la polygamie persiste malgré tout. À Porto Novo, par exemple, si la polygynie domine chez les musulmans, bien qu’un tiers des musulmans restent monogames, on trouve un quart de chrétiens polygames. Surtout, la polygynie y prend une forme clandestine : des chrétiens apparaissent monogames, qui ont des liaisons permanentes avec d’autres femmes, continuent à résider à tour de rôle chez elles, et reconnaissent leurs enfants. Les idéologies sont donc moins fortes que les facteurs économiques, bien qu’elles aient un rôle. Que les Africains le désirent ou non, la tendance est cependant à la monogamie (ou à la polygynie sérielle que l’Occident connaît également avec l’augmentation des divorces), car si la femme est source de richesses en milieu rural ; Elle est une charge en milieu urbain, et l’homme, dans les cités naissantes, peut se procurer plus facilement des satisfactions sexuelles sans avoir à payer une dot pour se procurer une nouvelle épouse et se charger de son entretient.

L’Occident réprouve la polygamie (bien qu’il connaisse, avec l’augmentation du nombre de divorces et des remariages, une forme de polygamie sérielle). Cependant, la polygamie résiste aux critiques comme aux efforts qui ont été faits pour la rayer des droits coutumiers. On peut se demander pourquoi.

Continuité du lignage.

La première raison, qui ne paraît pas la moins forte, c’est la nécessité d’avoir des enfants qui continuent le lignage et le culte des ancêtres. Si une femme est stérile (car, dans l’idéologie des peuples cités, la stérilité est toujours considérée comme féminine, non comme masculine), on épousera donc une seconde femme. D’une façon générale, la pluralité des femmes est la plus sûre garantie, pour le pasteur comme pour l’agriculteur, d’avoir une postérité mâle, et cela est surtout important pour les familles patriarcales où tout l’avenir de la famille repose sur l’aîné. On sait aussi que le sevrage est, dans les populations archaïques, généralement tardif et que l’enfant continue à prendre le sein de sa mère durant dix-huit mois, deux ans, parfois plus ; or, pendant tout ce temps, les relations sexuelles sont interdites entre la mère et le père, car « elles gâteraient le lait ». Ce qui fait que la polygynie ( Fait, pour un homme d’être marié à plusieurs femmes) ( cas particulier de polygamie ) permet une meilleure santé de la femme qui peut espacer la naissance de ses fils de deux en deux ans au minimum sans que le mari, désireux de prouver sa virilité par une nombreuse progéniture, ait à souffrir de cet interdit. D’ailleurs, l’urbanisation agit sur ces deux phénomènes en même temps : tandis que la polygynie tend à disparaître ou tout au moins à se restreindre, la durée de l’allaitement diminue et les rapports sexuels apparaissent même avant le sevrage.

La seconde raison, à laquelle il a été fait allusion déjà, c’est que, pour les sociétés paysannes où la femme travaille la terre et où, même si elle ne travaille pas, elle donne à son mari des fils qui cultiveront, dès leur plus jeune âge, la propriété familiale, la polygynie est une source d’augmentation des revenus. Certes, D. Paulme soutient que ce calcul est finalement un leurre, car le mariage entraîne de multiples charges ; le prix de la fiancée est allé sans cesse en augmentant pour atteindre souvent de nos jours, malgré les lois, des taux exorbitants, et de plus, là où les femmes sont chargées des cultures alimentaires (et non des cultures commerciales), elles gardent pour elles l’argent acquis en vendant les surplus que leur donnent leurs champs sur les marchés locaux. Cependant, la polygynie se maintient davantage dans les zones rurales que dans les zones urbaines, car, sinon par elles, du moins par le plus grand nombre d’enfants qu’elle permet, elle rend possible un « surplus » de richesses que le chef polygame peut redistribuer dans sa clientèle et, ainsi, la polygynie devient, en second lieu, et par voie de conséquence, un symbole de prestige. Dans les villes, au contraire, la polygynie coûte davantage qu’elle ne rapporte ; par conséquent, elle n’est plus source que de prestige social, par maintenance dans un autre secteur, progressiste, des valeurs archaïques rurales.

Symbole des alliances politiques.

Enfin, à plusieurs reprises, on a noté dans les sociétés à chefferies, féodales ou royales, que la polygynie avait une fonction politique, au point que la force d’une chefferie dépend - là où il y a concurrence entre les seigneurs pour le pouvoir - du nombre des alliances avec d’autres lignages et que, dans les royautés où l’obligation existe pour le Roi de prendre une femme dans chacun des lignages princiers. La polygynie devient le langage à travers lequel s’exprime l’unité de l’État.

 Ainsi la polygynie, tout comme l’échange généralisé de Lévi-Strauss, est-elle un facteur d’ouverture, permettant à la société restreinte de sortir de ses frontières pour contracter alliance avec d’autres lignées, d’autres clans, et à la limite d’autres peuples, élargissant sans cesse ainsi le champ des rencontres et cimentant de plus larges solidarités.

Répondre à cet article