La politique « gouroutisée »

Vendredi 14 mars 2014 // La France


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L’action publique se décompose traditionnellement en trois volets : la réflexion, la décision et la communication. Le troisième a largement pris le pas sur les deux premiers...

Nous assistons, depuis plus d’une décennie, à une croissante du domaine de la communication. Ce phénomène dérive directement de l’aggravation de l’impuissance publique. Le pouvoir politique ne cesse de voir disparaître ses leviers d’action, en raison des transferts de compétences à Bruxelles, de la décentralisation, de la judiciarisation et de la bureaucratisation de la vie publique. La perte de la souveraineté en matière monétaire, avec l’introduction de l’euro, a sans doute marqué un tournant à cet égard. Les grands choix nationaux de politique monétaire constituaient un temps fort du gouvernement de la nation, marquant les importants tournants stratégiques, comme en 1924,1969, 1983... Quand les dirigeants se trouvent démunis de moyens d’action sur le réel, pour combattre le chômage, l’insécurité, maîtriser l’immigration, ils s’investissent dans la communication, agissant ainsi, non pas sur les réalités, mais sur la sphère mentale, idéologique. La place prise par les médias dans la vie quotidienne, la télévision bien sûr, mais aussi Internet, favorisent ce mouvement.

C’est pourquoi les gourous de la communication exercent une telle influence dans l’entourage des chefs d’État et de gouvernement, dans les cabinets ministériels. D’une majorité à l’autre, les mêmes stratégies de communication se retrouvent avec des variantes : créer des polémiques, des scandales pour servir de dérivatifs aux difficultés du quotidien, accentuer la fuite en avant dans l’idéologie afin de « cliver », embrouiller les esprits en changeant de cap ou verser dans l’agressivité, la haine. Tout est bon pour attirer l’attention, ou « faire du buzz », selon la terminologie actuelle. Les personnalités politiques se cantonnent à des postures, des images qu’elles veulent donner d’elles-mêmes : générosité, fermeté, proximité, rigueur... La vie politique semble ainsi déserter le réel pour se réfugier dans le virtuel et le médiatique.

LA RÉFLEXION S’ÉLOIGNE

La colonisation de la vie publique par la communication a des conséquences extrêmement graves. Elle explique en grande partie le fossé croissant entre l’opinion et la classe politique. Les « gens », le peuple, attendent des réponses à leurs difficultés quotidiennes. Le politique, de son côté, répond à cette attente par le biais du message et de son impact sur les esprits. L’« annonce », remplace la décision : il n’y a plus lieu de choisir mais de faire connaître des intentions plus ou moins vagues. La réflexion s’éloigne de l’engagement à agir pour se cantonner à la recherche de la formule qui frappe, du bon mot qui marque les esprits. À cet égard, la formule du « pacte de responsabilité » est une belle trouvaille. Le « coup médiatique » devient la pierre angulaire de toute politique. Cette dérive de la vie publique vers une sphère éthérée a un autre effet désastreux : elle favorise la provocation, la quête du sujet qui frappe les esprits. Donc, elle divise et déchire plutôt que de rassembler dans un objectif commun. D’où le paradoxe : la France n’a jamais été aussi conflictuelle alors que le monde politique n’a jamais eu aussi peu de marges de manoeuvre. Poussée à son paroxysme, la dictature de la communication conduit à la guerre civile froide.

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