La pétaudière de Bercy.

Samedi 6 juillet 2013 // La France

Incohérence de choix économiques, jalousies et chicaneries... Depuis un an, les ministres à Bercy multiplient couacs et conflits Au risque d’affaiblir l’image de la France à l’étranger.

Pierre Moscovici donne le ton de l’ambiance qui règne à Bercy : « Il faudra bien qu’Arnaud Montebourg se rende compte que j’ai tous les pouvoirs... et lui le reste ! » Pas moins de sept ministres se disputent le droit d’exister dans ce palais où est censée se décider la politique économique de la France : Pierre Moscovici (Économie et Finances) et ses ministres délégués Bernard Cazeneuve (successeur de Jérôme Cahuzac au Budget) et Benoît Hamon (Économie sociale et solidaire et Consommation), Arnaud Monte-bourg (Redressement productif, ex-Industrie) et sa ministre déléguée Fleur Pellerin (PME, Innovation et Économie numérique), Sylvia Pinel (Artisanat, Commerce et Tourisme) et Nicole Bricq (Commerce extérieur). Sept ministres, dont quatre de plein exercice et trois délégués ! Jamais Bercy n’en a compté autant.

Conflits entre ministres, entre ministres de plein exercice et leurs ministres délégués, entre cabinets ministériels... Depuis un an, les duels à fleurets (pas si) mouchetés (que cela) se multiplient à tel point que, le 14 mai, Laurent Fabius, ministre des Affaires
étrangères, est intervenu pour calmer le débat (sans doute non sans arrière-pensée) : « J’ai dirigé Bercy dans le passé et Bercy a besoin d’un patron. Là vous en avez plusieurs et quelle que soit la qualité des hommes et des femmes et leur degré d’entente, je pense qu’une coordination plus forte serait utile. » La tâche s’annonce rude...

Les bureaux ainsi que les places de parking ont fait l’objet d’intenses discussions entre les ministres.

À Bercy, les coups volent bas... Sur- tout lorsqu’il s’agit de régler des problèmes aussi cruciaux pour l’économie que le choix des bureaux ! Il y a un an, Arnaud Montebourg et Jérôme Cahuzac se sont disputé le cinquième étage du ministère. Le premier n’a pas eu gain de cause, l’ancien député du Lot-et-Garonne ayant exigé que soit respectée la tradition selon laquelle les bureaux du ministre du Budget sont au cinquième étage. Les places de parking aussi ont fait l’objet d’âpres discussions. « Je suis ministre de plein exercice, numéro deux derrière Moscovici, a lancé Nicole Bricq à Arnaud Montebourg alors que le gouvernement discutait du plan de restructuration de PSA. Donc, je veux avoir ma voiture garée derrière la sienne ! » Depuis, à défaut de s’enorgueillir d’un bilan satisfaisant pour le commerce extérieur (67 milliards de déficit en 2012), Nicole Bricq peut se consoler en garant sa voiture près de celle de Pierre Moscovici.

Plus gênant pour l’image de la France à l’étranger, la mésentente entre le ministre de l’Économie, locataire du sixième étage, et le ministre du Redressement productif, situé au troisième. Tout les oppose : d’un côté, le discret Pierre Moscovici, de l’autre, le vibrionnant Arnaud Montebourg, bien plus audible même si ses gesticulations dans différents dossiers (PSA, Florange, Mittal) ne sont suivies d’aucun effet. Elles ne sont surtout pas du goût du ministre de l’Économie : « Il ne m’énerve pas, il m’agace... » Le Monde » rapporte ainsi les propos tenus par Pierre Moscovici.

Technocrate, celui-ci pense tirer sa légitimité d’avoir été l’un des artisans du programme économique de François Hollande ; il a une conception socialo-libérale de son poste. Arnaud Montebourg, plus politique et surtout bien plus à gauche que son voisin du sixième, tire sa légitimité de son score de 17 % à la primaire socialiste. Prônant la démondialisation et les nationalisations temporaires, il a une vision colbertiste du rôle de l’Etat. Il résume ainsi la situation : « Il y a le Bercy d’en haut, qui par le croissance et déficits, et le Bercy d’en bas, nous, qui sommes proches des entreprises. »

Premier sujet de discorde, la Banque publique d’investissement. Après un appel d’offres lancé par la direction du Trésor, Pierre Moscovici a choisi la Banque Lazard pour le conseiller ; elle est dirigée par Matthieu Pigasse, également propriétaire des Inrockuptibles. Or, à l’époque, Audrey Pulvar, la compagne d’Arnaud Montebourg (elle ne l’est plus), en est la rédactrice en chef. D’où l’accusation de conflit d’intérêts portée par l’UMP... « Je n’ai pas été informé de ce choix.., vous comprenez que je ne sois pas très content ! », s’offusque Arnaud Montebourg, le pourfendeur de la corruption ; c’est sans doute une des raisons de son offensive quelques semaines plus tard contre le Trésor, dont il juge la position ultralibérale. Cette administration dépend de Pierre Moscovici.

« Le Trésor n’est pas loyal avec la pensée du gouvernement », lance le ministre du Redressement productif. Autre "scud" : « Nous sommes en train de changer la France et eux nous ressortent les vieilles recettes éculées de Raymond Barre. » Ramon Fernandez, le directeur du Trésor nommé par Nicolas Sarkozy, est dans la ligne de mire. Pierre Moscovici riposte en envoyant une lettre au personnel de la direction du Trésor. « Hier, j’ai eu l’occasion de dire devant le Parlement toute ma confiance en la loyfuté et la compétence des équipes du ministère et de la direction générale du Trésor en particulier. Je tiens à vous la témoigner personnellement aujourd’hui par ce courrier. L’expertise et l’intégrité de la direction générale du Trésor sont connues et respectées. »

Dernier accrochage en date entre les deux hommes, le blocage de la cession à Yahoo ! de DailyMotion, filiale d’Orange. Pour Arnaud Montebourg, cette décision a été prise « en relation avec Pierre Moscovici ». Benoît Hamon, ministre délégué de Moscovici, lui apporte son soutien : « Il faut pouvoir conserver DailyMotion dans le champ économique français ; la décision d’Arnaud Montebourg me paraît tout à fait justifiée. » Mais quelques jours plus tard, Pierre Moscovici lâche le ministre du Redressement productif : « Ce n’est pas un dossier dans lequel j’ai été particulièrement impliqué, contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là. Je n’ai pas eu tous les éléments en ma possession... Nous avons eu une conversation à ce sujet, mais qui est restée extrêmement générale, il n’y a pas eu de réunion, de décision conjointe sur le dossier.

 L’image de la France auprès des investisseurs étrangers en sort durablement entachée. L’ambiance est tout aussi tendue entre ministres et ministres délégués. Gare à celui qui essaierait de tirer la couverture à lui ! En témoignent les relations entre Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin depuis un an. Souvenons-nous : vendredi 6 juillet 2012, Orange est confronté à une panne de son réseau mobile. Au PC de crise de l’opérateur, des dizaines d’ingénieurs s’efforcent de rétablir le réseau.

Arnaud Montebourg se rue au PC de crise d’Orange ; Fleur Pellerin l’avait devancé et les journalistes étaient partis !

Vers 20 heures, le cabinet de Fleur Pellerin « La Créenne » prévient l’opérateur que la ministre se rendra le soir même au PC de crise. Orange accepte mais demande qu’il n’y ait aucun journaliste. Vers 22 heures, la ministre arrive et sera interviewée à la sortie par des équipes de télévision prévenues par un communiqué de presse envoyé par le ministère de l’Économie numérique. Alerté de la visite de sa ministre déléguée, Arnaud Montebourg se rue au PC de crise mais hélas, les journalistes sont déjà partis

L’altercation qui s’ensuivra entre les membres des cabinets des deux ministres sera extrêmement violente. Cette histoire explique sans doute pourquoi Fleur Pellerin a été si discrète lors de l’affaire DailyMotion, alors qu’elle est la ministre du numérique - même si elle juge en privé l’attitude de Montebourg « hallucinante » : « Ce n’est pas une mauvaise gestion du dossier. Je pense que tout le monde est d’accord sur le fond et sur les principes. » A-t-elle été vertement recadrée par Arnaud Montebourg ? On peut se le demander en écoutant un patron américain, venu récemment avec d’autres la rencontrer, à l’initiative de la French-American Foundation : « Elle dit être née en Corée du Sud, mais êtes-vous sûr que ce n’est pas plutôt en Corée du Nord ? »

Quoi qu’il en soit, cette communication brouillée pèse sur l’économie alors que les patrons ont au contraire besoin de cohésion, de visibilité et de stabilité pour partir à la conquête de leurs marchés. Ce n’est pas Bercy qui leur donne cette stabilité : depuis 1949, la France a eu 50 ministres de l’Économie, l’Allemagne, seulement 18 !

Frédéric Paya
Valeurs actuelles

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