La naissance du fascisme.

Romain Beaumont

Dimanche 31 mars 2013, par Romain Beaumont // L’Histoire

Le grand écrivain croate nous livre un témoignage méconnu de l’ascension des mouvements fascistes et assimilés en Italie et dans les pays voisins au début des années 1920.

Les plus lettrés et les plus slavophiles d’entre nous connaissent Ivo Andric (1892-1975), comme le seul prix Nobel de littérature en langue serbo-croate, obtenu en 1961. Mais encore moins nombreux sommes-nous à savoir que l’auteur « Le Pont sur la Drina » écrivait aussi des textes d’analyse politique. Certes, ses romans décrivent avec minutie voire gourmandise les formes prises le pouvoir, notamment les multiples strates de l’empire ottoman.

Mais c’est sans détour que Cédric retrace la situation politique de sa région à la fin de Premiere Guerre mondiale, tout en Italie. Un recueil qu’à l’été dernier inédit en français, intitulé La naissance fascisme (1), nous donne les clées à ses observations et nous plonge dans ces années vultueuses (ébullition intellectuelle, futurisme, nées aventureuses du poète aviateur Gabriele D’Annun- (2) dans l’Adriatique, etc.).

L’Italie sortit victorieuse mais humiliée de la Grande guerre, défaite militairement à poretto en octobre 1917 par l’armée austro-hongroise. Armistice qui suit la douteuse victoire italienne, les militaires sont déconsidérés ; ils ferront les premiers bataillons fascisme. Dans le pays, la dislocation est durablement insurrectionnelle (jusqu’en 1921 ), les socialistes ayant atteint une puissance électorale considérable sans pour autant diriger le pays, mais plus encore : « en province les baronnies rouges s’affranchissent d’un pouvoir [d’EtatJ impuissant à défendre ses organes, les cheminots contrôlent les trains, les grèves se multiplient ; en Italie du Nord, dans les provinces agricoles, la terreur rouge des ligues agraires sévit avec férocité ; le socialisme italien saigne la bourgeoisie avec un couteau émoussé jusqu’à la réduire au désespoir et à provoquer chez elle une explosion de folle réaction. »

Une démoralisation nationale, une désorganisation économique et sociale, une violence plus ou moins latente, une gauche puissante mais empêtrée dans des querelles internes fussent-elles intellectuellement de qualité, une droite aux abois, et voilà comment un parti d’une centaine de membres à sa création en mars 1919 à Milan, « la petite et vague Union des Combattants (Fascio dei Combatterni) », réussit à intégrer « le bloc, nationaliste en compagnie des autres partis bourgeois » en 1921 et conquérir quelques sièges, puis se voir en octobre 1922 offrir le pouvoir « des mains du brave Facta » (1861-1930, député libéral, président du conseil en 1922) à l’issue de la marche sur Rome de 50 000 chemises noires - « tous avaient le visage inintelligent, brutal, de provinciaux violents ; c’était la province sombre, rustre (...) ; le genre sac à vin pur et simple. »

Benito Mussolini, « tribun né ; brutal et monacal » qui, comme Hitler, connut dans sa jeunesse l’humiliation de « coucher sous les ponts et mendier », s’emparait donc du pouvoir politique en Italie pour vingt et un ans, ère imprévue par Ivo Andric qui estime le 16 août 1924 que « la crise du fascisme est ouverte » à l’occasion de l’affaire Matteotti (député socialiste assassiné). Institutionnellement, la monarchie de Victor Emmanuel III ne put s’opposer à ce régime, mais il ne fut clairement soutenu cependant parmi la famille royale que « par la branche d Aoste. »

Le rôle du chef, de l’homme fort, du Duce, fut donc déterminant alors que l’époque est avide de maîtres. C’est le rappel de l’usage de la brutalité à grande échelle par le fascisme qui est peut-être le message le plus fort, le plus effrayant, des écrits d’Andric, tant il est probable qu’il s’agit de la tentation permanente de ce courant politique, quels que soient les noms, formes ou visages qu’il prenne. « Je suis en quête d’hommes brutaux, d’un homme cruel qui possédera l’énergie pour briser, l’inflexibilité pour châtier (...) pour cogner » appelle Mussolini en 1918. « Le sang est le moteur de la roue de l’Histoire. »

Les exactions commencent dès la fin 1919, avec l’impuissance et la complaisance des autorités en place : « l’irresponsabilité et l’impunité garanties, une minorité résolue et dénuée de scrupules répandait le sang (..). C’est l’époque des fameuses expéditions punitives contre les villages et les bourgs, maisons ouvrières incendiées (...), assassinats et violences en tous genres au quotidien. » Comme le firent les nazis en Allemagne, puis en France en zone occupée (lorsqu’ils vidèrent par exemple la maison d’arrêt de la Santé de ses occupants normaux afin de pouvoir y incarcérer les résistants), les fascistes laissent libre cours aux pulsions et aux criminels de droit commun pour s’occuper de leurs adversaires politiques ou de citoyens isolés que leurs cyniques calculs comptent pour négligeables.

Ivo Andric nous apprend que « dans un premier temps, les socialistes ont répliqué par des attaques non moins féroces et sanglantes », phénomène dont ou pourrait douter de la réédition si une telle situation venait à se reproduire prochainement. Cette barbarie s’est poursuivie après la prise du pouvoir et, malgré la défaite du fascisme et l’exécution de Mussolini le 28 avril 1945, justice sera-t-elle jamais rendue à ses victimes, dont les plus illustres sont les élus du peuple, comme les députés socialistes Giacomo Matteotti, Antonio Piccinini, Giuseppe De Vagno, communiste Antonio Gramsci ou libéral Giovanni Amendola ?

Ivo Andric, alors petit fonctionnaire diplomatique du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, leur rend dès cette époque hommage par ces écrits, neuf textes qui ne se limitent pas à l’Italie mais offrent aussi une excursion en Bulgarie. C’est « la nouveauté politique du fascisme qui le fascine, qu’il décortique et qu’il dénonce. » Non sans profit pour ses lecteurs d’aujourd’hui.

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