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La monarchie a redonné à l’Espagne la démocratie et les valeurs républicaine.

Samedi 7 septembre 2013 // L’Europe

Cette insoumission massive et jusqu’à présent pacifique, malgré les tentatives du gouvernement de criminaliser les manifestations (souvenons-nous de l’incroyable accusation de complicité avec les terroristes lancée à la plateforme de victimes des crédits immobiliers, distinguée par le Parlement européen en juin), plonge ses racines dans une longue tradition de dissidence face au pouvoir. C’est un fil conducteur qui commence avec les protestants du XVIe siècle (que Miguel Delibes a admirablement évoqués dans son roman L’Hérétique), continue avec les Lumières du XVIIIe et les libéraux du XIXe, pour arriver aux républicains de 1931 et aux démocrates pro-européens de la transition dans les années 1970.

Dès le départ, cette Espagne rebelle a offert un visage souriant au changement (voir les photos des foules de républicains le 14 avril 1931 comme une ellipse aboutissant au 15 mai 2011), qui a toujours été étouffé par la répression, emportant des figures comme l’écrivain des Lumières Melchor Jovellanos, le général Rafael Riego et le dernier président de la seconde République Manuel Azaña. Il est étonnant que l’hymne du militaire libéral du début du XIXe, fusillé sur ordre de Ferdinand VII, l’Hymne de Riego, soit devenu le symbole musical de la seconde République plus d’un siècle après. En définitive, ce pays tolérant et avide de justice, ennemi de l’obscurantisme et partisan du progrès social, a défendu, d’une façon ou d’une autre, les idéaux de la Révolution française, ce rêve d’émancipation résumé dans les mots liberté, égalité, fraternité.

La monarchie a redonné à l’Espagne la démocratie et les valeurs républicaine.

Manifestation contre les coupes dans la santé et la privatisation des hôpitaux.

Cependant, malgré des mobilisations sociales sans précédent depuis les années de l’antifranquisme et la transition vers la démocratie, le mécontentement se heurte à un mur politique et financier. Le gouvernement accroché à sa majorité absolue et les banquiers installés dans des fauteuils payés par les plans de sauvetage financier se montrent inflexibles à l’heure d’imposer une austérité sans pitié. Ce sont des potions qui condamnent le pays à la misère et à de profondes inégalités, pendant que l’establishment pousse les services publics vers le précipice. Mais le peuple refuse catégoriquement la philosophie des banquiers et des élites politiques, qui se résume à privatiser les bénéfices et à socialiser les pertes.

Fernando Rodrigo, sociologue et ancien dirigeant syndical, explique que « le degré de mobilisation sociale face aux politiques du gouvernement et de la banque est très élevé », mais signale que « l’absence d’alternative politique crédible agit comme une limite ou une barrière pour que ces mobilisations s’étendent et donnent un saut qualitatif aux manifestations ». Alors où vont les manifestations et l’insoumission ? Est-il possible de transformer le système ? Qui mène la révolte ? Y a-t-il des alternatives concrètes pour éviter la privatisation de la santé ou la dégradation de l’éducation ? Ce sont des questions que se posent non seulement ceux qui mènent la fronde mais aussi des millions de citoyens.

Avec un parti socialiste (PSOE) balayé par sa gestion passée de la crise et son manque de leadership (même si la rébellion est arrivée jusqu’à lui et en particulier aux Jeunesses socialistes, beaucoup plus combatives que leurs aînés), une Izquierda Unida (Gauche unie) minoritaire et des syndicats bureaucratisés et discrédités, il semble difficile de faire passer le mouvement de protestation de la défensive à l’offensive. Passer de la simple résistance face aux abus (non aux coupes budgétaires, non à la corruption, non aux privatisations) à la lutte pour des alternatives est un objectif compliqué. « De plus, les gens n’ont pas fini de mettre un visage sur les responsables de ces politiques qui nous plongent dans la misère, explique Rodrigo. Les marchés, l’Europe, les banques, les technocrates ou le gouvernement finissent par être des euphémismes. Qui est le véritable ennemi contre lequel il faut lutter ? »

Cependant, ce sociologue relève deux exemples positifs de conquêtes issues des mobilisations : la Plateforme anti-expulsions qui a imposé la dation en paiement et les loyers sociaux au centre du débat, et la très forte mobilisation du personnel de la santé madrilène qui a réussi à recueillir un million de signatures contre la privatisation d’hôpitaux.

Inverser le rapport de force

Mais le discrédit des partis politiques, du Parlement ou des syndicats empêche d’inscrire les revendications citoyennes dans une perspective plus large et d’inverser le rapport de force. De fait, dans les rares occasions où l’opposition parlementaire et la pression de la rue étaient d’accord (dans le débat sur les expulsions, par exemple), le gouvernement a dû céder pour éviter d’être pris en tenailles. Rosa María Artal, coordinatrice de l’essai collectif Reacciona, le plus vendu en 2011, et auteur du livre Salmones contra percebes (« Des saumons contre des pouces-pieds »), fait la différence entre les pouces-pieds, majoritaires dans la société et dans les institutions, passifs et résignés, et les saumons, minoritaires, qui se battent pour un changement. « Il est important que les saumons obtiennent une mobilisation suffisamment forte et large pour transformer certaines choses, explique-t-elle. Il est essentiel aussi que les efforts soient concentrés sur des objectifs atteignables. Par exemple sur la nécessaire réforme de la loi électorale. »

De toutes façons, la diversité des protestations empêche pour l’instant de trouver un point de rencontre. D’ailleurs le sommet social, qui réunit une multitude d’organisations sociales et syndicales, n’a pas su ou pu mettre en place une plateforme unie et puissante, au-delà de la défense du public face au privé. À propos du 15-M et deux ans après son impressionnante irruption, beaucoup d’analystes estiment que ce mouvement de rejet n’a pas été capable de canaliser sur trois ou quatre idées fortes l’immense appui populaire qu’il a reçu.

Après avoir agité le pays en demandant des comptes à toute la classe politique issue de la Constitution de 1978 et exigé une seconde “transition”, le 15-M s’est concentré sur des actions de base dans les quartiers, perdant le rôle public de ses débuts. Les manifestations de mai 2013, à l’occasion de son deuxième anniversaire, ont montré que le 15-M n’attirait plus autant les foules. Aujourd’hui divisé entre les plus réformistes, comme certains militants de Democracia Real Ya, partisans de conquêtes immédiates et d’alternatives à la crise (sans exclure d’entrer en politique), et les plus alternatifs, qui prônent une transformation du système en profondeur, ce mouvement d’indignés, qui a servi de miroir dans plusieurs pays, s’est fragmenté.

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