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La mission européenne du "frère pape".

Notre Opinion : Par François d’Orcival, de l’Institut

Mercredi 3 avril 2013 // La France

Si le continent latino-américain compte deux fois plus de fidèles que le nôtre, où est la nouvelle terre de mission ? En Europe. Elle est à reconquérir.

Salut reine Sagesse, disait François d’Assise, que le Seigneur te garde/avec ta soeur, sainte et pure Simplicité. Sagesse et simplicité, voilà ce que l’on souhaite au pontificat du nouveau pape, qui a précisément choisi de s’appeler François en mémoire du poverello d’Assise. Julien Green, emporté par l’émotion des Fioretti, ces instantanés de la vie de saint François, a écrit de lui qu’il était « peut-être le plus grand saint que l’Occident ait donné au monde » : « C’est le christianisme dans toute sa fraîcheur matinale. » Et Malraux : « S’il n’y avait pas Saint François d’Assise, le christianisme ne serait pas le même. Il serait le même dans la foi, pas dans le développement historique. »

Le choix du nouveau pape est tout sauf indifférent. Lui que les « cardinaux sont allés chercher à l’autre bout de la terre », comme il dit, ne peut pas être plus imprégné de culture occidentale que par ce choix qui traduit un enracinement dans la terre européenne, cette terre sur laquelle François d’Assise, dépouillé de tout et emporté par la maladie, s’est finalement couché pour mourir, au début de l’automne 1226.

Le lendemain de son élection, le pape présidait dans cette même chapelle Sixtine, où s’étaient réunis les cardinaux électeurs, sa première messe de pontife. « Notre vie est chemin, dit-il dans son homélie ; si nous nous arrêtons, quelque chose ne va pas. » L’Église, ajoute-t-il, se bâtit sur du solide, avec des « pierres vivantes ». « Que se passe-t-il si nous n’édifions pas sur la pierre ? Il arrive ce qui arrive aux enfants quand ils font des palais de sable, tout s’écroule. » N’est-ce pas la doctrine même de François d’Assise, lui qui a commencé sa mission d’évangélisateur en ramassant des pierres pour restaurer des églises ? Avant d’être apôtre, il est bâtisseur. Il a 25 ans et quelques disciples quand il se lance dans son aventure spirituelle : des moines bienveillants lui offrent une chapelle en ruine. Celle-ci avait été édifiée au IVe siècle par des pèlerins au retour de Terre sainte. Ils l’avaient appelée Notre-Dame-des-Anges. À la fin du Xlle siècle, il n’en restait presque rien. C’est là que le jeune François va fonder sa communauté de frères et vivre pieusement avec eux dans ces lieux qu’il baptisera "la Portioncule".

L’histoire se confond ici avec la parabole. Une fois bâtie l’église et réunis les frères, encore faut-il la bénédiction pontificale. L’été 1210, à 28 ans, il décidé de partir pour Rome à la rencontre du pape Innocent III. Il convainc le "seigneur pape" de lui donner sa bénédiction pour marcher et évangéliser. Est-ce donc un temps serein pour une Église toute-puissante dont les réseaux de monastères sont en pleine expansion ? Bien au contraire, rappelle Johannes Joergensén, l’un des premiers biographes de François d’Assise, « ni le siècle de la Réforme ni l’époque de la Révolution n’ont été plus hostiles au pape et à l’Église que les premières années du XIIIe siècle » : le pape est insulté, outragé, tantôt enfermé chez lui, tantôt expulsé de Rome ; à Assise même les habitants préfèrent incendier la citadelle impériale plutôt que d’y voir le pontife. Le calendrier chrétien a été remplacé, les sectes et les hérésies se répandent partout.

Ces lectures, cette histoire, le nouveau pape les connaît par coeur. Pape des,pauvres et pape des humbles, il sait quelle hostilité, quel scepticisme il va rencontrer dans notre société occidentale du « grand bazar postmoderne », pour reprendre la formule de Jean-Christophe Rufin. De quoi aurait-il peur ? Ni du sarcasme médiatique ni du fanatisme barbare. Mais voyez quel soin l’a pris d’annoncer sans retard son désir de renforcer son dialogue avec le judaïsme, comme si les catholiques avaient à apprendre des juifs l’exemple de la résistance aux persécutions. En se référant à François d’Assise et à son amour de la pauvreté et de la nature, il désarme le procès d’intention, tout en sachant qu’il va devoir, le premier, « marcher sans s’arrêter ».

Les Jésuites qui ont évangélisé l’Amérique latine ne se sont jamais arrêtés. L’élection de ce nouveau pape traduit-elle le basculement de l’Église de son coeur européen vers l’Ouest et le Nouveau Monde ? Certes. Mais si le continent latino-américain compte désormais deux fois plus de fidèles que le nôtre, où est la nouvelle terre de mission ? Elle est en Europe, aux origines de la catholicité. L’Europe n’est pas laissée à l’abandon : au contraire, elle est à reconquérir. C’est tout le sens de cette élection. Et celui du choix par le pape de ce prénom de bâtisseur et de missionnaire.

À la radio, le mercredi à 8h50 sur France Info dans le Duel des éditorialistes ; à la télévision, le jeudi à 10h10 sur LCI dans Choisissez votre camp.

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