La ministre catastrophe d’un président tout autant catastrophique.

Du rififi Place Vendôme.

Mardi 2 avril 2013 // La France


Christiane Taubira, visitant le 25 février le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly en Guyane. Un déplacement symbolique pour l’élue de la région.

Turbulences : Départ du directeur de cabinet, relations médiocres avec Manuel Valls, atmosphère pesante à la chancellerie : Christiane Taubira traverse une phase délicate. Enquête.

Les portes claquent Place Vendôme. Comme dans un vaudeville. Sauf que ce dernier commence à se transformer en mauvaise farce. En effet, des membres du cabinet de la garde des Sceaux ou des diverses directions s’en vont. Certains pour être promus, d’autres parce qu’ils en ont assez de l’atmosphère qui règne depuis plusieurs mois à la chancellerie. Assez des sautes d’humeur, du caractère tranchant de Christiane Taubira qui ne se prive pas de convoquer d’une heure à l’autre les magistrats. Bref, la ministre de la Justice veut montrer que, la patronne, c’est elle. Du coup, son directeur de cabinet, Christian Vigouroux, qui lui avait été imposé par l’Élysée en mai 2012 et dont elle ne voulait pas, s’en va lui aussi : direction le Conseil d’État, où il est nommé président de section... Son départ constitue une surprise puisqu’il y a peu il laissait entendre qu’il resterait une année encore auprès de la ministre de la justice.

Seulement voilà : celle-ci, auréolée de sa prestation à l’Assemblée nationale lors du débat sur le "mariage pour tous", encensée par le PS, couverte de compliments par certains députés de droite, s’est senti pousser des ailes. Il n’y avait plus de place pour une dyarchie à la chancellerie. Christiane Taubira s’est prise à la fois pour Simone Veil et Robert Badinter, lâchent les mauvaises langues. Jusqu’à ces dernières semaines, pas dupe de la faiblesse dont elle était créditée, elle préférait effectuer des déplacements en compagnie de Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur. C’est ainsi qu’on les a vus, tout sourires, se rendre à Marseille après un énième règlement de comptes. Lune de miel terminée. La preuve, fin février, Christiane Taubira s’est déplacée toute seule en Guyane ; Valls a suivi la semaine d’après.

Si, entre les deux ministres, les relations ne sont plus du genre "Embrassons-nous, Folleville", elles demeurent tout aussi médiocres entre Vigouroux et l’ancien maire d’Évry. À plusieurs reprises, lors de réunions interministérielles sur la sécurité, l’ancien directeur du cabinet d’Élisabeth Guigou avait fait part de ses réserves, sinon de son hostilité... Si l’on en juge par les réactions des magistrats de la chancellerie, peu d’entre eux regretteront le départ de Vigouroux, il est vrai qu’il pouvait lui aussi se montrer rugueux.

L’ex-sous-directrice des ressource de la magistrature n’a pas oublié ce jour où le directeur du cabinet de 1er ministre, à qui elle présentait la liste de la transparence qui comporte les propositions de promotion et de nomination de magistrats, l’avait ainsi apostrophée : « Vous avez oublié un nom ! « Lequel ? », répondit l’intéressée, qui se vit rétorquer : « Le vôtre. » Cette magistrate est depuis décembre 2012 vice présidente au tribunal de Paris. Ce qui n’a rien de prestigieux...

Le président de la conférence de procureurs généraux, Jacque Beaume, procureur général à Lyon magistrat aux compétences unanimement reconnues, en fit les frais y a quelques semaines : il se fit passe un savon pour avoir commis une "énorme" faute. Il avait tout simplement été en contact avec un membre du cabinet de Valls sans en avertir le cabinet de la garde des Sceaux !

À peu près au même moment, à l’occasion de l’enlèvement de la jeune Chloé, en novembre 2012, enlèvement dont l’auteur était un multirécidiviste, deux procureurs généraux avaient été convoqués par la chancellerie pour s’expliquer sur cette bavure. Or la bavure ne se situait pas, en l’espèce, au niveau des parquets de Nîmes ou de Montpellier, mais à celui de l’administration pénitentiaire et des services de probation.

Vigouroux n’est pas le seul à quitter le navire : l’un de ses fidèles devrait l’imiter, le conseiller diplomatique de la ministre, Michel Debacq. Cet ancien chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, ex-avocat général à la cour d’appel de Versailles, pourrait rejoindre la Cour de cassation comme avocat général. Pour remplacer Vigouroux, trois noms, en ce début de semaine, circulaient. L’un était le candidat quasi officiel de la garde des Sceaux. C’est une femme - Mme Taubira y tient absolument.

Conseillère d’État, normalienne, elle s’appelle Christine Maugüé. Elle est l’épouse d’un ancien directeur adjoint du cabinet de Daniel Vaillant, ex-ministre de l’Intérieur. Les deux autres noms cités sont Jean-Paul Jean et Yves Charpenel ; l’un et l’autre avocat général à la Cour de cassation.

Le premier, également universitaire (il est professeur à la faculté de droit de Poitiers), a montré dès l’ouverture de la conférence du consensus le 14 février à la Maison de la chimie - grand-messe où tout était joué d’avance qu’il était un chaud partisan de la future politique de la garde des Sceaux en matière de récidive. Bon nombre de magistrats s’inquiètent d’une reprise en main du pouvoir en matière de nominations.

Le second, ancien directeur des affaires criminelles et des grâces exilé en mars 2001 à Reims comme procureur général, qui fut à 42 ans le plus jeune procureur général de France (à Fort-de-France), est un excellent technicien du droit. C’est lui, incontestablement, grâce à son expérience il connaît aussi bien le droit pénal financier que les affaires criminelles et géra les dossiers Fourniret et Francis Heaulme qui a le meilleur profil.

Si le départ de Vigouroux est la marque d’un malaise au plus haut niveau de la chancellerie, bon nombre de magistrats n’apprécient guère la possible reprise en main de la nomination des hauts magistrats. Jusqu’à présent prévalait le statu quo. Certes, la directrice des affaires criminelles et des grâces, Maryvonne Caillibotte, et le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, tous deux promus sous le précédent quinquennat, ont dû quitter leur poste pour des cieux beaucoup moins cléments. En revanche, le procureur général de Paris, François Falletti, et le procureur de Paris, François Molins, eux aussi promus par la précédente majorité, sont maintenus.

Jusqu’à quand ? Par contre, la très sensible direction des services judiciaires, qui a notamment en charge les carrières des magistrats, va changer de titulaire avec l’arrivée de Jean-François Beynel, l’actuel directeur adjoint du cabinet de Christiane Taubira. Exit l’actuelle directrice, nommée sous la droite, Véronique Malbec, qui se voit offrir un joli lot de consolation en rejoignant la cour d’appel de Rennes comme procureur général. Promue également, à Pau, comme procureur général, Blandine Froment, membre du Syndicat de la magistrature, dont on dit qu’elle a eu droit a une sacrée faveur. Enfin, le chef du cabinet de la garde des Sceaux, Jean-Louis Géraud, se voit offrir sa première casquette de préfet...

Ce happening Place Vendôme, même si on reste muet, ou fait semblant, tant à l’Élysée qu’à Matignon, est inquiétant. D’autant que Christiane Taubira, ces prochaines semaines, devra affronter les députés lors de l’examen de textes refondateurs, certains diraient destructeurs, de la politique pénale du précédent quinquennat.

Abrogation des peines planchers, assouplissement de la liberté conditionnelle et, in fine, limitation au maximum de la détention en matière correctionnelle : tel sera le menu, on ne peut plus explosif. Il est clair qu’avec une partie de l’administration en guérilla contre son chef, l’épreuve risque d’être délicate pour Christiane Taubira... De plus, cette réforme qui vise à diminuer la population carcérale va coûter cher. Très cher. Car il faudra recruter des centaines d’agents de probation chargés de s’occuper des condamnés en liberté en leur trouvant un job, premier pas vers la réinsertion.

Avec quel argent ?

Quand on sait que bon nombre de cours d’appel éprouvent d’énormes difficultés à régler leurs factures d’électricité...

Gilles Gaetner

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