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La loi sur la prostitution divise la majorité.

Par Mathieu Magnaudeix

Jeudi 21 novembre 2013 // La France

Pénaliser les clients des prostituées ? Une proposition de loi socialiste soutenue par une grande partie de l’UMP est loin de faire l’unanimité à gauche. Catherine Lemorton, présidente socialiste de la commission des affaires sociales, est réticente : « En voulant se donner bonne conscience, ne risque-t-on pas de précariser davantage les prostituées ? »

« Vous avez vu Borgen ? » À l’Assemblée nationale, les députés discutent beaucoup ces temps-ci de la fameuse série danoise, diffusée sur Arte cet automne. Dans le cinquième épisode de la troisième saison, un grand débat sur la prostitution enflamme le pays. Faut-il pénaliser les clients ? Les sociaux-démocrates pensent que oui. Les centristes et la droite au pouvoir aussi. D’abord favorable elle aussi à cette pénalisation, l’héroïne de la série, l’ancienne première ministre Birgit Nyborg, va peu à peu changer d’avis, autant par conviction que par opportunisme politique.

Mercredi 27 novembre, les députés vont passer de la fiction à la réalité : ils vont examiner en première lecture la proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » des députées socialistes Maud Olivier et Catherine Coutelle. Ces deux élues très motivées s’activent depuis des mois et ont rallié à leur cause une grande partie des socialistes, des élus UMP et des centristes, mais aussi des personnalités du Front de gauche et des écologistes. Fait rare, la proposition fait l’objet d’un certain consensus sur les bancs de l’Assemblée nationale. Elle devrait logiquement être adoptée par les députés. Mais le texte suscite toutefois des réticences dans les deux camps, au point que de nombreux députés pourraient se faire porter pâles au moment du vote.

Cette loi d’initiative parlementaire (et non gouvernementale) prévoit l’abrogation pour les personnes se livrant à la prostitution du délit de racolage passif instauré par Nicolas Sarkozy en 2003 c’était une promesse de François Hollande. Mais elle déplace la pénalisation sur les clients. Si cette loi est adoptée, les clients devront ainsi s’acquitter d’une amende de 1 500 euros, doublée en cas de récidive. Ils devraient par ailleurs suivre des stages de « sensibilisation aux conditions d’exercice de la prostitution, sur le modèle des stages de sensibilisation à la sécurité routière ».

Depuis deux semaines, une commission spéciale de l’Assemblée nationale auditionne associations, sociologues, anciennes prostituées, etc. (les vidéos de ces tables rondes ici). La ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a été entendue la semaine dernière. Mercredi et jeudi, ce sera au tour des ministres Christiane Taubira, Marisol Touraine et Manuel Valls.

Comme dans la série Borgen, la discussion s’annonce animée sur un sujet ultra-polémique. Déjà, "343 salauds" (qui ne sont en fait qu’une poignée) ont clamé haut et fort le droit de faire appel à « leur pute », amorçant le débat de la pire des façons : « Ce manifeste honteux a renforcé ma conviction », explique le député PS Sébastien Denaja, favorable à la loi. « Désormais, aucun homme ne pourra s’opposer à cette loi », se désole un cadre du PS, qui y est hostile.

Les partisans de l’abolition présentent la loi comme une avancée décisive de l’égalité hommes-femmes. « Il ne s’agit pas de faire du moralisme mais de respecter les droits humains, en particulier ceux des femmes contre la domination masculine. Quand on peut payer pour acheter le corps des femmes, n’est-ce pas l’exploitation, le libéralisme poussés à l’extrême ? », argumente Maud Olivier, députée PS de l’Essonne. D’après elle, impossible de faire une loi abolitionniste sans réduire la demande de prostitution via la pénalisation (elle préfère le terme de « responsabilisation »). « Sans loi contre le vol, il y aurait davantage de cambriolages ! dit-elle. En utilisant son argent pour payer une prostituée, le client encourage la violence et les réseaux. »

« Même si certaines personnes revendiquent d’être des travailleurs du sexe, la prostitution a changé en très peu de temps : aujourd’hui, la quasi-totalité des prostituées sont étrangères et en situation d’esclavage. Par ailleurs, je ne veux pas défendre la marchandisation du corps. Responsabiliser le client, c’est dire qu’il n’est pas normal que les corps soient vendus contre de l’argent », ajoute Barbara Romagnan, membre de l’aile gauche du PS et récente signataire d’une tribune « pour une loi d’abolition ».

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