La ligne rouge : Comment les Européens auraient-ils une vision claire de ce qu’ils veulent faire ensemble en Syrie ou ailleurs, quand Hollande et Merkel divergent sur l’essentiel ?

Vendredi 21 juin 2013 // L’Europe

L’un des plus beaux palaces d’Irlande du Nord, le Lough Erne Resort, entouré de lande verte et d’étendue d’eau, est fermé depuis le 10 juin.

Quatre mille policiers quadrillent le comté de Fermanagh ; l’espace aérien est interdit et les Anglais ont fait venir sur place les vedettes qui surveillaient la Tamise durant les jeux Olympiques. Déploiement de haute sécurité destiné à prévenir toute action terroriste et à éloigner les manifestants. Le Lough Erne Resort attend lundi et mardi le sommet du G8. Le 39e.

À l’origine, ce fut un G7, une réunion imaginée par Valéry Giscard d’Estaing pour permettre aux premiers chefs d’État occidentaux de discuter librement des affaires du monde. À l’époque, ils parlaient pétrole, guerre des monnaies et relations avec l’URSS. Depuis, la Russie a rejoint le groupe. Les questions sont restées les mêmes ou à peu près. Quel est le sujet le plus brûlant ? La guerre civile en Syrie, l’implication dans ce conflit de l’Iran, de l’Arabie, du Qatar, de la Turquie, d’Israël, les risques que cet incendie fait courir à toute la région et à nos approvisionnements en hydrocarbures. Les Huit pourraient y ajouter le chaos en Irak, l’insécurité en Libye, l’anarchie en Centrafrique. L’ordre du jour ne prévoit pas qu’ils en parlent : le - sujet, c’est le degré de nutrition des populations dans le monde. Sans doute ce dossier est-il important, mais il paraît loin de la réalité des désordres actuels. Ceux-ci seront-ils réservés à des tête-à-tête en coulisses ?

Il y a huit jours, notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, costume sombre et visage sévère, intervenait à la télévision pour déclarer que du gaz sarin avait été employé en Syrie, qu’il l’avait été contre les rebelles par des unités loyales à Bachar al-Assad, qu’il en avait les preuves. Cela signifiait que Bachar avait franchi "la ligne rouge" qui lui était interdite. C’était grave. Qu’allait-on faire ? Rien. Peut-être pourrait-on en parler à Obama et Poutine à ce G8... Mais seulement "en marge", même pas officiellement, car il faudrait reconnaître un désaccord formel. Adopter un communiqué sur la faim dans le monde, c’est facile, mais sur la guerre en Syrie, c’est autre chose.

Certes, s’ils voulaient agir, les Européens devraient théoriquement avoir du pouvoir, car ils sont en force au G8 ; devant les Américains, les Canadiens, les Japonais et les Russes, ils sont également quatre, Français, Allemands, Britanniques et Italiens, mais avec le renfort du président de la Commission et celui de l’Union.

En réalité, on sait que c’est de la représentation fictive.

L’Europe n’a pas de leader. Elle en a eu un : se rappeler de la présidence française de l’Union en 2008, de l’intervention franco-britannique en Libye en 2011. Mais aujourd’hui ? Comment les Européens auraient-ils une claire vision de ce qu’ils veulent faire ensemble, en Méditerranée, en Orient, au Sahel, toutes régions qui se trouvent à leurs frontières, alors que Hollande et Merkel divergent sur l’essentiel ? Quand les Français ont demandé à leurs partenaires de prendre part à la pacification du Mali, si certains ont envoyé des "formateurs", cela n’a pas dépassé l’effectif d’une compagnie. Faut-il citer les budgets militaires ? Avec 1,5 % du PIB consacré à la défense, nous Français sommes encore en tête, à côté des Anglais, des Allemands et des Polonais, mais les autres font dans le symbolique.

Cela n’a pas échappé à Poutine. Il a choisi de soutenir le régime de Bachar al-Assad, que nous qualifions de brute sanguinaire (mais sans rien pouvoir faire), parce qu’il est convaincu que l’installation des rebelles à Damas reviendrait à créer un nouveau pouvoir djihadiste "Un Afghanistan ne vous a pas suffi ?", nous demande-t-il. Les Français croient au contraire que le chaos en Syrie appellera le djihadisme et qu’en attendant le drame humanitaire souligne d’une lumière crue l’impuissance occidentale et pas seulement européenne. Impuissance qui a pour effet de délier nos opinions de tout attachement européen : "À quoi sert donc cette Europe si elle est incapable de faire respecter une ligne rouge qu’elle a elle-même fixée ?"

Adossée à ses puits de gaz de schiste qui lui livrent une énergie à 4 dollars, lasse de ses interventions militaires inachevées, persuadée qu’il suffit de drones et de forces spéciales pour défendre ses intérêts, l’Amérique d’Obama profite de cette Europe quia renoncé àla puissance pour négocier avec elle un traité de libre-échange. Alors là, nous mobilisons, nous allons nous battre pour défendre notre "exception culturelle" c’est-à-dire notre cinéma ! La voilà notre dernière « ligne rouge » ! Mais elle n’est pas non plus au menu du G8.

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