La haine et la honte.

Par bertrand Renouvin

Mercredi 24 juin 2015 // L’Histoire

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Dans l’Allemagne subjuguée par Hitler, un aristocrate allemand, catholique, monarchiste et conservateur, tient la chronique de la haine salutaire qu’il porte au nazisme. Ce résistant solitaire mourut à Dachau, quelques mois avant l’effondrement du Reich...

Il faut que Friedrich Reck-Malleczewen soit enfin reconnu en France comme excellent écrivain et irréductible résistant allemand au national-socialisme. Né en Prusse- Orientale, ce junker se fit bavarois. Auteur d’une trentaine de romans, il consacre (en 1937) aux anabaptistes de Munster un livre qui porte dénonciation implacable de l’hitlérisme grâce à un éditeur courageux et à la distraction d’un censeur. Auparavant, ce protestant s’était publiquement convertit au catholicisme, ultime rempart à ses yeux contre le durcissement de la société et la perte de la liberté individuelle dans la massification.

Tenu secrètement de 1936 à 1944, le « Journal d’un homme désespéré » publié en Allemagne en 1947 ne rencontra aucun écho. Réédité en 1964, il dut son succès à Aima Arendt mais la traduction française ne fut guère remarquée. Dans la remarquable préface à la nouvelle édition, Pierre-Emmanuel Dauzat souligne que Friedrich Reck-Malleczewen a le « tort » de s’opposer au nazisme par conviction monarchiste alors que la « bonne critique » doit nécessairement venir de la gauche. Hélas, le politiquement correct ne voit pas que le nazisme est un nihilisme qui a suscité des résistances diversement fondées quant à la politique et à la spiritualité.

Hors système totalitaire, on peut paisiblement s’étonner qu’un chrétien puisse cultiver avec passion et talent la haine de tous les membres de la contre-société nazie du plus éminent au plus modeste exécutant. C’est que le national-socialisme est regardé par Reck-Malleczewen comme une entreprise effectivement démoniaque, qui implique une lutte impitoyable contre les légionnaires de Satan. La haine devient alors le contraire d’une pulsion : un acte de foi, une négation raisonnée de l’anéantissement qui conforte l’être résistant dans son refus de tout compromis.

Cette haine générale et méticuleuse ne connaît pas de répit. Elle vise « M Hitler », ce « personnage sorti d’une histoire de fantômes », « Gengis Khan végétarien, Alexandre abstinent, Napoléon sans femmes, caricature de Bismarck... ». Elle vise Goering, Goebbels et la voyoucratie SS, la noblesse allemande qui s’avilit devant le Maître, les Jeunes Filles hitlériennes et les dactylos nazies... La société national-socialiste, « ce sont des femelles hystériques, des maîtres d’école tarés, des prêtres défroqués, des proxénètes et le rebut de toutes les professions qui constituent le soutien principal de ce régime. » Dans le Reich hitlérien, tout le monde trafique les chefaillons nazis, les officiers, les soldats, les dames de la noblesse et les lycéens. Ce n’est pas un État nouveau qui a été établi en 1933 mais un gigantesque bordel militarisé.

Cette lucidité terrible et presque désespérée n’est pas la seule qualité de Friedrich Reck-Malleczewen. L’aristocrate allemand, propriétaire d’un château près de Munich, est un politique avisé. Royaliste bavarois de coeur et d’esprit, il exècre le nationalisme et l’impérialisme. Le nationalisme est toujours postérieur aux nations, il vient pour détruire les traditions, corrompre les moeurs, amocher la langue, empoisonner les fleuves et détruire les forêts...

Certes, Friedrich Reck-Malleczewen est un conservateur résolu : « Etre conservateur cela signifie croire aux lois immuables de la terre, croire à la vieille terre qui se mettra à trembler lorsqu’un jour elle voudra se purifier de toute immondice. » C’est une nostalgie sans résurrection possible du vieux monde mais elle témoigne d’un véritable souci écologique qui le porte à dénoncer, mieux que d’autres, les ravages de l’industrialisme nazi, la laideur de ses édifices et le déracinement des hommes par la massification. Ces thèmes seront repris après la guerre sans perspective politique alors que le monarchiste conservateur énonce un projet qui frappe par sa radicalité. Pour Friedrich Reck-Malleczewen, il faut en finir avec l’impérialisme allemand. La Prusse, ce « défi à la géographie », était destinée à être un État, non un empire : « L’Allemagne est laide, stupide et l’épicentre de tous les séismes politiques qui se succèdent par cycles de vingt-cinq ans à partir du moment où par la fondation de l’Empire, oeuvre de Bismarck, elle a permis aux territoires colonisés de gouverner et de mettre en tutelle la métropole. »

Le Journal de Reck-Malleczewen nous donne à voir de tout près la catastrophe finale : les bombardements, la terreur qui s’abat sur la population, les actes trop rares de résistance. On fusille des milliers d’officiers, on décapite de pauvres gens pour une parole malheureuse. Reck rend hommage à la Rose blanche, s’indigne de voir les prisonniers russes traités comme du bétail mais juge durement, selon sa fidélité monarchiste, les auteurs de l’attentat de juillet 1944 : « un peu tard, messieurs qui avez fait ce maître destructeur de l’Allemagne...

Après avoir refusé de s’enrôler dans l’Armée du peuple en octobre 1944, Friedrich Reck-Malleczewen fut arrêté puis rapidement libéré. De nouveau arrêté pour « insulte à la monnaie nationale » et « dénigrement de 1 ’Etat », il fut conduit à la prison de Munich puis transféré à Dachau où il mourut le 16 février 1945.

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