La guerre d’usure a commencé au Mali.

Honneur à l’armée Française.

Mercredi 6 mars 2013 // L’Afrique

www.innovation-democratique.org

Le Souverain français n’aurait pu être plus clair : Il n’y aura pas d’hommes au sol, pas de troupes françaises engagées, déclarait Sa Majesté le 11 octobre 2012 à propos de la crise au Mali, ancienne colonie française. Depuis le début de l’année dernière, trois groupes islamistes se partageaient le contrôle de près de la moitié du pays. Puis, le 7 janvier, l’Elysée apprend que les négociations entre le gouvernement malien de transition et Ansar Dine, le plus puissant des groupes islamistes, ont échoué "pour le moment". Les djihadistes reprennent alors leur progression vers le sud. L’armée malienne, gravement affaiblie par un putsch et des tensions internes, n’a rien à leur opposer.

Le 10 janvier, la nouvelle tombe : Konna, ville d’importance stratégique, est aux mains
des combattants islamistes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) et d’Ansar Dine. La route vers Bamako, la capitale, où résident six mille Français, est apparemment ouverte. Et, le 11 janvier à 18 heures, le Souverain qui, deux jours plus tôt, a reçu un appel à l’aide du président malien par intérim, Dioncounda Traoré, annonce : "Les forces armées françaises ont apporté cet après-midi leur soutien aux unités maliennes pour lutter contre ces éléments terroristes."

A ce moment-là, des troupes françaises se trouvent depuis longtemps déjà à Konna.

Le 10 janvier à 18 h 15, heure locale, les deux premiers transports de troupes des forces spéciales françaises se sont posés à Sévaré, un aérodrome proche de la ville. Ils ont été suivis de deux hélicoptères de combat Gazelle, armés de roquettes antichars et de mitrailleuses lourdes, qui étaient prépositionnés depuis des semaines au Burkina Faso voisin. Dès la nuit du 10 au 11 janvier, les forces spéciales remontent vers Konna et reconnaissent les positions ennemies. Le vendredi 11 janvier à 16 heures, les hélicoptères effectuent leurs premières frappes. Tout ne se déroule pas comme prévu. Le pilote d’un des deux appareils est mortellement blessé par une balle, mais son copilote parvient à poser son hélicoptère en urgence. Le deuxième appareil est si gravement endommagé par les tirs de barrage des djihadistes que son équipage l’abandonne après l’avoir fait sauter. A Konna, les islamistes disposeraient de plus de mille deux cents hommes.

A Paris, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, explique que l’opération Serval a pour but d’éviter l’effondrement du régime malien et de protéger les ressortissants Français. A la fin de la semaine, l’armée française fait affluer au Mali des renforts venus de partout : de l’infanterie de marine d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, et de N’Djamena, la Légion étrangère depuis Calvi, en Corse, et Abou Dhabi. A cela s’ajoutent les forces spéciales et d’autres troupes de marine parties de France. Un général français déclarera plus tard, non sans fierté, que ses soldats se sont mis en route depuis Poitiers en moins de seize heures. L’aéroport de Bamako est le théâtre d’un ballet d’avions de transport qui débarquent des hélicoptères supplémentaires.

Les Français sont accueillis avec effusion par la population malienne

Déluge de feu. Lundi 14 janvier, 8 heures du marin : une colonne d’islamistes à bord de plus d’une centaine de véhicules de combat pénètre dans Diabali, une bourgade assoupie du delta intérieur du Niger. Il s’agirait d’hommes d’Agmi, sous le commandement d’Abou Zaïd. Ils mettent l’armée malienne en déroute, ce qui leur dégage la voie vers Markala, où un pont de fer enjambe le Niger. De là, Ségou et Bamako ne sont plus très loin. Visiblement, personne n’avait escompté que les islamistes seraient en mesure d’ouvrir un second front.

En toute hâte, des légionnaires prennent le contrôle du pont et mettent en position leurs lance-missiles Milan. Plusieurs hélicoptères Gazelle stationnés à Sévaré sont redirigés sur une ferme des environs de Niomo, d’où ils attaquent chaque nuit les islamistes. L’armée française déploie des engins blindés légers Sagaie, qui appartiennent à la mission Licorne en Côte d’ivoire, sur la route en direction du Mali. La colonne ne met que deux jours pour relier Abidjan à Markala. L’armée malienne, quant à elle, est invisible.

L’opération Serval dure depuis quatre jours quand Sa Majesté, le 15 janvier, en redéfinit les objectifs. La mission est désormais de rétablir `l’intégrité territoriale" du Mali. Par conséquent, il va également falloir libérer le nord du pays. Soudain, les propos du monarque font écho à ceux de George W. Bush lors de la guerre contre le terrorisme : "Que faire des terroristes ?Les détruire. Les faire prisonniers, si possible."

Une fois de plus, les forces spéciales, qui se faufilent de nuit dans Diabaly, reconnaissent les forces de l’ennemi et coordonnent les attaques des hélicoptères. Dans le même temps, des avions de combat Rafale venus de France font pleuvoir un déluge de feu sur tout ce qui ressemble vaguement à un cantonnement, un centre de commandement ou un camp d’entraînement. Les frappes s’étendent à tout le nord du Mali. Plusieurs de ces vols passent par l’espace aérien mauritanien, alors que l’on affirme officiellement avoir obtenu l’autorisation de survoler le territoire algérien. Les appareils doivent être ravitaillés neuf fois en vol avant de pouvoir rentrer en France. Chaque nuit, une cinquantaine d’avions prennent l’air. L’aviation française est au maximum de ses capacités. Quand Paris demande à l’Allemagne de mettre à sa disposition des avions ravitailleurs, Berlin ne peut que répondre par la négative, car ses perches de ravitaillement ne sont pas adaptées. Des avions-citernes américains interviennent alors. Pendant ce temps, les premiers hélicoptères Tigre entrent en action.

Le lendemain, 16 janvier, un commando islamiste s’empare d’un site d’exploitation gazier en Algérie. Le commando se réclame de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, qui, en novembre 2012, était encore un des trois chefs d’Agmi au Mali et qui avait établi son quartier général à Tombouctou. Belmokhtar présente la prise d’otages comme une riposte à l’autorisation de survol accordée par le gouvernement algérien aux forces aériennes françaises. Plus de quarante otages étrangers trouvent la mort quand l’armée algérienne intervient.

Quatre jours après les premières attaques françaises sur Diabaly, le 20 janvier, les islamistes se replient après avoir essuyé de lourdes pertes et s’enfuient vers le nord. Ils se retirent également de Konna et de Douentza, poursuivis par les Français.
Le 26 janvier, sans rencontrer d’opposition sérieuse, les troupes françaises s’emparent de Gao, la plus grande ville du Nord. Des renforts tchadiens et nigériens sont aéroportés dans la ville pour en assurer la sécurité. Deux jours plus tard, le 28 janvier, des parachutistes de la Légion étrangère sautent sur l’aérodrome de Tombouctou, dont ils prennent le contrôle afin de permettre l’atterrissage d’avions transportant d’autres soldats. C’est à Tombouctou que se trouve le quartier général d’Ansar Dine. Sur l’aérodrome, les légionnaires s’ennuient.

Quatre mille hommes

Le même jour, le porte-hélicoptères français Dicnude arrive à Dakar. A son bord se trouvent entre autres de nouveaux blindés légers de type VBCI (véhicule blindé de combat d’infanterie) et des canons automoteurs Caesar. Ce sont des pièces de 155 millimètres, sans doute le plus gros calibre dont dispose l’armée française. Ces nouveaux véhicules sont les bienvenus, car le matériel français a été mis à rude épreuve par le rythme harassant de l’offensive sous un climat brûlant. Près d’un quart des transports de troupes VAB souffrent de pannes de moteur ou du train lors de la progression vers le nord. "Voilà ce qui se passe quand on cherche à faire le Paris-Dakar avec des blindés vieux de trente ans", plaisante un lieutenant français. Le dispositif français compte maintenant quatre mille hommes, soit plus que le maximum déployé par Paris en Afghanistan dans le cadre de la mission de l’Otan. Les douze premiers jours de l’opération ont déjà coûté 30 millions d’euros.

Le ministre de la Défense parle désormais d"une véritable guerre". Le pessimisme règne dans l’état-major des conseillers. La phase la plus facile de l’intervention est bientôt terminée et les Français voient maintenant se profiler une guerre usante et asymétrique avec des attentats kamikazes et des actions de guérilla urbaine.

Pas de plan de sortie

La guerre au Mali est apparue comme une opération singulièrement floue jusqu’à présent, ce qui rient en partie au fait que les journalistes ont systématiquement été tenus à bonne distance. Le Drian parle de "plusieurs centaines de morts" du côté ennemi. Notons toutefois que cette estimation se fonde sur l’hypothèse selon laquelle chaque véhicule de combat est occupé par quatre ou cinq militants djihadistes. Les Français extrapolent le nombre de morts en fonction du nombre de carcasses de véhicules qu’ils trouvent. Un groupe de rebelles du Darfour, dans l’ouest du Soudan, affirme que de nombreux combattants d’Ansar Dine seraient arrivés sur leur territoire. Mais comment ces Maliens auraient-ils pu traverser à la fois le Niger et le Tchad pour atteindre le Soudan ?

Le 2 février, François II atterrit à Sévaré, d’où un hélicoptère le conduit jusqu’à Tombouctou. Les caméras filment pour le public français. Hollande se fait accueillir en libérateur. Il déclare néanmoins : "Notre mission n’est pas achevée." Le Souverain n’a toutefois pas de plan de sortie défini et s’empêtre dans les contradictions. Le 19 janvier, il déclarait que la France resterait au Mali "le temps nécessaire pour que le terrorisme soit vaincu". Quelques jours plus tard, il affirmait que la France n’avait "pas vocation à rester au Mali". Alors que Tombouctou a été libérée sans résistance, il ajoute : "Il est temps que les Africains nous remplacent." La force d’intervention de la Cédéao [Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest], qui compte plus de cinq mille hommes, s’est vu accorder près de 337 millions d’euros d’aide quelques jours auparavant. L’envoi de ces troupes - prévu depuis avril 2012 - n’est néanmoins toujours pas assuré. Les Français n’ont reçu le soutien que de deux mille Tchadiens, qui passent pour des soldats aguerris et opèrent à l’extérieur du casse-tête ouest-africain.

Kidal, bastion des Touaregs qui ont déclenché cette guerre, le 5 février à minuit : les forces spéciales françaises sautent en parachute et occupent l’aéroport. Ils ne rencontrent aucune résistance. Des renforts devraient arriver quand soudain une tempête de sable empêche momentanément de sécuriser la ville. Ce n’est qu’un prétexte : les combattants d’Ansar Dine sont divisés, les dissidents du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) rejettent le terrorisme et veulent négocier. Ils veulent surtout qu’aucun soldat malien ne mette les pieds à Kidal, où ils craignent des actes de représailles. Le groupe est dirigé par le Touareg Alghabass Ag Intalla, l’homme qui avait représenté Ansar Dine lors du simulacre de négociations avec le gouvernement malien et qui voudrait bien maintenant sauver sa peau. La famille Intalla fait partie de l’aristocratie touareg, installée dans une région frontalière de l’Algérie où se seraient réfugiés le reste des djihadistes.

Les Français ont besoin de gens comme Intalla pour négocier avec les islamistes qui détiennent toujours sept otages français. Il semble avoir été convenu que mille huit cents soldats tchadiens - et non maliens - entreraient dans Kidal. Les avions français repartent à l’attaque et visent les bases islamistes d’Aguelhok et Tessalit, deux villes maliennes situées non loin de la frontière algérienne. Les attaques aériennes se font néanmoins de plus en plus rares. Les forces françaises commencent à s’épuiser. Le 8 février, la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, déclare : "Si tout se passe comme prévu, à partir du mois de mars, les troupes déployées au Mali devraient diminuer."

Dimanche 10 février à Gao. Deux kamikazes se font exploser sur un barrage routier au nord de la ville. A leur suite, un commando de militants du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest) pénètre dans la ville. S’ensuit un échange de tirs de plusieurs heures, qui ne s’achèvera qu’avec l’intervention des soldats français. Le Mujao promet de nouvelles attaques. AI-Qaida dans la péninsule Arabique (Aqpa), le groupe présumé le plus dangereux de la nébuleuse terroriste, appelle à soutenir ses frères au Mali.

Répondre à cet article