Valeurs Actuelles

La guerre d’Amiens a bien eu lieu.

Dimanche 21 octobre 2012 // La France

Sécurité "Valeurs actuelles" a eu accès au compte rendu, minute par minute, des émeutes qui ont enflammé les quartiers nord d’Amiens dans la nuit du 13 au 14 août.

Édifiant

Amiens. Grigny. Mulhouse. Marseille. Villiers-le-Bel... Bis repetita : à la suite d’un incident (souvent) banal, forces de l’ordre et jeunes s’affrontent la nuit, selon un scénario immuable : on brûle des poubelles, des voitures, des écoles... et, bien sûr, on n’oublie pas les CRS ou gardes mobiles. À chaque fois, la note est salée.

À Amiens-Nord, lors des émeutes survenues dans la nuit du 13 au 14 août, le coût des dégâts causés par les jeunes voyous serait, selon le maire (PS) de la ville, Gilles Demailly, de 4 à 6 millions d’euros. Drôle de façon de souhaiter l’anniversaire du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui fêtait ce 13 août ses 50 ans !

Une certitude : même si la création nécessaire des zones de sécurité prioritaires s’est faite de façon hâtive, il était logique de ne pas oublier Amiens-Nord, déjà classée zone urbaine sensible (Zus) avec un taux de chômage de 24 %.

Car, au cours de cette nuit explosive, le chef-lieu de la Somme a effectivement connu des moments d’une rare violence. Une sorte de guerre en miniature ce n’est d’ailleurs pas la première qui a opposé, huit heures durant, de jeunes voyous à cette police que, depuis longtemps, ils considèrent comme illégitime. Valeurs actuelles a pu lire le verbatim des événements, rédigé quasiment minute par minute par le commandant de la CRS 15 de Béthune Pas-de-Calais).

Tout commence le dimanche 12 août. Une journée tendue qui a vu s’affronter policiers et habitants des quartiers nord de la ville. À cela, deux raisons : un contrôle routier jugé abusif parles riverains et la mort d’un jeune dans un accident de moto. Deux raisons suffisantes pour provoquer un accès de fièvre. Le lendemain, tout est calme. Presque inquiétant...

À 19h55, une centaine de jeunes se mettent à harceler les fonctionnaires de la CRS 15, venus sécuriser les lieux. Nouvelle tension. Le directeur de la sécurité publique du département* après avoir averti le préfet, se rend sur place. La situation dégénère.

22h25, la moitié de l’unité de la CRS 15, soit une quarantaine d’hommes, vient en aide aux sapeurs-pompiers afin qu’ils éteignent des feux de poubelle.

22h35 : sur la route de Rainneville, une section 15 fonctionnaires assiste les collègues de la Bac (Brigade anti criminalité) afin de retrouver l’agresseur d’un agriculteur.

23h35 : il est dit que la nuit ne sera pas un long fleuve tranquille. Jugez plutôt : non seulement un véhicule brûle mais surtout les hommes de la CRS 15 reçoivent une foule de projectiles tout en subissant des tirs de mortiers artisanaux Des policiers de la sécurité publique prêtent main-forte à leurs collègues en lançant des grenades lacrymogènes sur les manifestants...

Cinq minutes plus tard, un départ de feu est signalé dans le quartier Albert- Camus. Les pompiers sollicitent l’aide de quelques CRS. Entre-temps, une salle associative a été incendiée. À 23 h 45, une cinquantaine d’individus se regroupent au rond-point des Flandres. Un véhicule est en feu, une barricade enflamme.

CRS et manifestants sont face à face. Ces derniers leur lancent des cocktails Molotov. La tension est à son comble. Une seule issue pour reconquérir le terrain, note le commandant de CRS : l’utilisation de « moyens lacrymogènes afin de créer un écran de fumée suite à usage d’armes de chasse sur fonctionnaires force publique ». On se frotte les yeux ! Les voyous utilisent des armes de chasse. D’où viennent-elles ?

Cadeaux de leurs papas chasseurs ? Évidemment non. Plus prosaïquement, du trafic. Si d’aventure les 75 hommes de la CRS 15 aspiraient au repos, c’est raté. En effet, à lire le compte rendu de son commandant, le plus dur est à venir. À 0 h 35, des tirs de mortiers pleuvent depuis les tours d’immeuble. Les CRS répliquent au moyen de bombes lacrymogènes.

Dix minutes plus tard, écrit l’officier de CRS, « des individus incendient un véhicule et le projettent sur notre dispositif », n’hésitant pas à effectuer des tirs de Flash-Bali contre les forces de l’ordre. Et c’est à nouveau le recours aux bombes lacrymogènes pour « disperser les agresseurs ». La guérilla continue.

À 1 heure, une centaine d’individus « fortement agressifs », note le rapport, se regroupent au rond-point des Flandres. Une demi-heure plus tard, la température baisse d’un cran. L’occupation du rond-point a cessé.

À 4 heures du matin le calme revient, mais le bilan de la soirée est lourd : 16 blessés recensés du côté des policiers, la plupart par des tirs de chevrotine et de mortier. Certains bâtiments, dont l’école Balzac et une salle de sport, ont été incendiés. Spectacle de désolation accentué par les dizaines de poubelles et la quarantaine de voitures calcinées disséminées un peu partout...

Le ministre de l’Intérieur, qui se trouve dans le Var pour rendre hommage aux deux femmes gendarmes abattues il y a quelques mois à Collobrières, suit heure par heure les événements d’Amiens. Il comprend qu’il doit réagir. Encore présent dans le sud de la France, il condamne avec force « des événements inacceptables », déclarant notamment : « On s’attaque à des policiers avec des armes à feu, on brûle des équipements publics qui sont indispensables aux populations de ces quartiers populaires, on fait peur à des gens. La République et l’État de droit ne peuvent l’accepter. »Un discours qui fait l’unanimité.

Sauf que, dans I’ après-midi du mardi 14, lorsque le ministre de l’Intérieur arrive à la mairie des quartiers nord à Amiens, l’accueil est plutôt frais. Valls se voit huer et apostropher par des habitants qui mettent en cause l’attitude "musclée" de la police lors d’un contrôle routier... Une façon de faire qui serait à l’origine des émeutes de la nuit précédente. Valls n’en démord pas : « L’intolérable, c’est des policiers blessés. »

À dire vrai, le ministre de l’Intérieur est aussi contrarié pour une autre raison. Aisément compréhensible : la police, dans la nuit du 13 au 14, n’a procédé à aucune interpellation. C’était quasi impossible : les troubles ont eu lieu la nuit et les meneurs, la plupart du temps, avaient le visage dissimulé par une capuche. Trop risqué aussi.

En tentant une arrestation, les policiers auraient pu se retrouver face à des dizaines de manifestants et être sérieusement agressés. Finalement, quarante-huit heures plus
tard, une poignée d’interpellations ont lieu. Dont celles de deux pauvres bougres qui n’ont rien à voir avec les petits caïds de la nuit du 13 au 14. L’un, 26 ans, quasi illettré, a brûlé des poubelles, mais dans la nuit du 12 au 13 août ; un autre, 20 ans, copain du premier, faisait le guet. Arrêtés également, deux majeurs surpris en flagrant délit de tentative d’incendie. Grâce aux photos et à la vidéo surveillance, le procureur d’Amiens espère identifier les meneurs.

GILLES GAETNER
Valeurs actuelles

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