La guerre à l’aveugle.

Mardi 11 novembre 2014 // L’Afrique

Un objectif clair exige des moyens. Le peu que nous avons, nous le dispersons... en voulant être sur tous les fronts à la fois. Extérieurs et intérieur.

La France se bat sur tous les fronts sans savoir où elle va ni comment elle y va. À l’extérieur comme à l’intérieur. Elle se bat en Centrafrique, au Mali et au Sahel, et maintenant dans le nord de l’Irak contre l’organisation terroriste du "califat islamique". La mission ? En Centrafrique, empêcher le retour de la guerre civile ; au Mali et au Sahel, étouffer les bandes terroristes qui cherchent à se rétablir sur un territoire. Plus de 2000 hommes en Centrafrique, plus de 3000 au Sahel. L’Afrique est pour les Français un terrain reconnu.

Mais en Irak ? Il s’agit, littéralement, d’affaiblir l’organisation de l’État islamique. Que signifie affaiblir (les Américains disent "dégrader") une organisation terroriste de cette ampleur ? Là commence l’ambiguïté. Car personne ne sait ce que l’on veut vraiment ni pour combien de temps. C’est tout le débat qui s’est instauré entre deux anciens ministres des Affaires étrangères, Hubert Védrine et Dominique de Villepin.

Védrine soutient que des bombardements aériens, par leur répétition, vont user physiquement et moralement les milices islamistes pour finir par les faire chasser par des troupes locales au sol ; il a en mémoire la stratégie utilisée par l’Otan en 1999 au Kosovo qui eut raison de la résistance de Miosevic. Mais il s’agissait d’une armée régulière sur un théâtre malgré tout européen. En Irak et en Syrie, ce sont des irréguliers qui se dispersent tantôt dans les reliefs, tantôt dans les agglomérations et les villages. Gare au premier bombardement qui fera des dizaines de victimes parmi les civils et les enfants. Villepin estime en revanche que des frappes aériennes, pour spectaculaires qu’elles soient, ne peuvent pas détruire des groupes de terroristes : elles les déplacent, sans que la destruction des dépôts de carburant et de munitions puisse réellement les asphyxier.

Les précédentes opérations militaires occidentales avaient pour but de renverser des régimes incarnés par des hommes, Saddam Hussein, Ben Laden et ses lieutenants, Kadhafi. Tous ont été tués. Cela pouvait laisser penser que la mission était donc accomplie. Mais dans le cas de l’État islamique en Irak, on se trouve face à un phénomène analogue à celui des talibans d’Afghanistan : si les chefs sont éliminés, d’autres se lèvent, jusqu’à ce que les Américains et les Européens s’épuisent et s’en aillent, laissant l’anarchie derrière eux.

Un objectif clair exige des moyens. Quand il ne l’est pas ou qu’il n’est pas atteignable (parce que l’on ne sait pas quoi faire après les frappes ou que le terrorisme n’a pas disparu), c’est l’opinion qui se charge de fixer des limites à la mission, en ne lui fournissant plus les soutiens nécessaires. Aujourd’hui, notre opération extérieure la plus coûteuse est notre intervention en Centrafrique (en raison de l’éloignement des approvisionnements), mais si le gouvernement a limité à six Rafale notre capacité opérationnelle en Irak (désormais renforcée par des avions de combat de la coalition),
c’est parce qu’un dispositif même aussi léger est gros consommateur en environnement, en maintenance, en pièces détachées. Quand on rogue les crédits de la défense au point d’obliger nos chefs militaires, soutenus par leur ministre, à mettre leurs responsabilités enjeu, quand on a réduit de 40 à 12 le nombre de nos escadrons de chasse en trente ans, on ne peut pas être surpris. Le chef de l’État ne l’est pas. On veut pourtant être partout, même si les moyens n’y sont pas.

C’est alors que Jean-Christophe Rufin, ancien "médecin sans frontières", ancien ambassadeur au Sénégal, fin connaisseur des rébellions sahéliennes (son roman Katiba), pose une question : ne sommes- nous pas en train de disperser sur tous les fronts extérieurs les forces dont nous aurions besoin sur le front intérieur ? La guerre contre le terrorisme au loin n’est pas sans danger chez soi. Mille Français impliqués dans le djihadisme, des réseaux de convertis et de combattants de retour capables de se transformer en Merah, constituent le tissu d’un "terrorisme en libre accès".

Et là, l’affaire des trois terroristes (dont le beau- frère de Merah) arrivés sur notre territoire au cours d’un épisode digne des Pieds Nickelés, affaire rapidement occultée, ne laisse pas d’être inquiétante au regard de l’action du ministre de l’Intérieur et de celle des services de renseignements placés sous ses ordres. Les trois individus suspects n’auraient jamais dû échapper à notre vigilance dans ce boulevard de Turquie débouchant sur la guerre. Lorsque les Européens ont signé un accord de libre-échange avec la Turquie, on aurait dû savoir que l’Europe avait désormais une frontière directe avec la Syrie. Et il aura fallu ce lamentable épisode pour que le ministre de l’Intérieur s’en rende compte.

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