Valeurs Actuelles

La gauche est en voie de marginalisation.

Propos recueillis par Raphaël Stainville.

Mardi 17 juin 2014 // La France

Pour ce politologue proche du PS, auteur de "La guerre culturelle aura bien lieu" (éditions Mille et une nuits), les défaites successives de la gauche sont le signe de l’accélération de son déclin et de sa possible sortie de l’Histoire au profit d’un "oligopole droitier" constitué du FN, de l’UMP et du centre.

Le FN est devenu le premier parti de France, dimanche soir. Est-ce un échec pour le PS, qui, depuis trente ans, a fait de l’antilepénisme un fonds de commerce ?

La gauche, et c’était prévisible, vit sous la domination culturelle des droites depuis longtemps et particulièrement depuis le 6 mai 2012. Ses organisations de jeunesse sont affaiblies. Face au FN, la stratégie employée n’a pas été la bonne depuis trente ans. C’est désormais une évidence. Pour paraphraser Pasolini, trop longtemps, la gauche a flatté sa conscience avec son indignation.

Que signifie pour vous ce score historiquement bas du PS ?

Les élections européennes n’ont jamais été très favorables au PS et il ne faut pas surinterpréter un résultat d’élections au Parlement européen. D’une certaine manière, l’issue de ce scrutin était réglée dès lors que le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) n’avait pas été renégocié, en mai-juin 2012, par le président Hollande. En outre, le PS fait partie de la famille sociale-démocrate, qui est, avec la famille démocrate-chrétienne, la plus impliquée clans le consensus européen, mis à mal depuis 2008 par la crise. Il n’est donc pas étonnant qu’ayant fait de l’Europe un mythe de substitution au socialisme, il en paie aujourd’hui le prix électoral.

Pour vous, ce choc est moins grave pour les socialistes que la claque des municipales ?

Le fait politique marquant, cette année, reste les élections municipales et l’effondrement de la gauche sur elle- même, la dislocation de la "coalition Terra Nova", la perte des banlieues par un important effet de ressac électoral. Relativisons les européennes. Les percées de Tapie et Villiers en 1994, celle de Charles Pasqua en 1999 ont été sans lendemain. Il faut toujours se garder de tirer des leçons définitives de ces élections. Les centaines de communes perdues par la gauche en général et le PS en particulier pèseront plus lourd dans l’issue politique du quinquennat que les députés européens qui viennent d’être élus.

Ce désaveu ne concerne pas seulement le P8, mais l’ensemble de la gauche, qui recueille moins d’un tiers des voix ?

Il y a un risque de voir toute la gauche durablement marginalisée parce que fracturée et incapable d’apporter un projet réellement alternatif à celui des droites. Le Parti démocrate, en Italie, réfute l’idée selon laquelle il serait de gauche, même s’il y a des gens de gauche en son sein. Des partis sociaux-démocrates marginalisés en Europe, il en existe ! La social-démocratie ouest-européenne vieillit, elle a perdu en moyenne 15 à 20% de sa masse électorale.

La gauche est-elle morte ?

La gauche en a vu d’autres... Mais il devient urgent pour elle de refonder son projet, sa vision du monde, sa façon de donner sens à l’expérience quotidienne de nos concitoyens. La gauche est très forte pour analyser les causes de ses défaites. Mais dès qu’il faut apporter des remèdes, elle plonge dans la dénégation.

Va-t-on vers une reconfiguration durable du paysage politique ?

L’idée de l’inéluctabilité d’un tripartisme FN-UMP-PS me semble audacieuse. C’est une possibilité mais ce n’est pas la seule. On peut aussi envisager qu’un centre-droit, une droite radicalisée et une droite national-populiste se fassent durablement concurrence. C’est l’hypothèse alors d’un oligopole droitier. Cela n’est pas inexorable mais c’est possible. Le PS serait tiraillé entre une aile droite prompte à s’allier au centre et ceux qui, en son sein, refuseraient pareille issue.

Si la gauche est si moribonde aujourd’hui, n’est-ce pas paradoxalement qu’elle est arrivée au pouvoir au moment même de sa décomposition intellectuelle, profitant du seul ressort de l’antisarkozysme pour se faire élire ?

Il y a une crise de la social-démocratie en France. Cela ne veut pas dire que les élus socialistes n’innovent pas localement, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des éléments de renouvellement idéologique épars. Cela veut dire qu’aujourd’hui la gauche française est incapable de se doter d’un projet émancipateur et de développer une vision du monde alternative à celle des droites.

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