La fin du Christianisme de gauche ?

Samedi 22 décembre 2012 // La France

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Signe des temps : au moment où sortait en librairie un gros ouvrage sur les chrétiens de gauche en France, Témoignage chrétien annonçait qu’il suspendait sa périodicité hebdomadaire. L’effacement de ce qui fut le journal le plus emblématique du christianisme de gauche correspond au diagnostic des spécialistes qui ont interrogé l’histoire de ce courant depuis la Libération. Celui-ci semble monter en puissance jusqu’au milieu des années soixante-dix. C’est ensuite un déclin à première vue surprenant, puisque ses militants semblaient avoir établi leur suprématie sur les terrains sociaux, politiques et ecclésiaux. Ne s’identifiaient-ils pas à la dynamique même de l’histoire ? Leurs adversaires de droite n’avaient-ils pas été écrasés par un concile qui avait marqué le ralliement de l’Eglise à la modernité ? Comment expliquer alors une sorte de dispersion générale, de disparition dans la nature ? Il y a une . explication simple à ce phénomène, fort bien résumée par Denis Pelletier : « En se fondant à gauche jusqu’à y devenir quasi invisible au cours des dernières décennies, [ces chrétiens] participaient de l’effacement du religieux à l’horizon de la société française, tout en disséminant l’héritage, comme autant de traces que le désenchantement du monde ne parviendrait pas à réduire. »

La référence implicite à Marcel Gauchet est significative : le christianisme en tant que religion de la sortie de la religion impliquait la sécularisation, qui signifie l’émancipation du politique par rapport à toute domination du religieux. Mais cette seule explication ne saurait me satisfaire au moins pour deux raisons. Tout d’abord, Marcel Gauchet n’associe pas l’émancipation du temporel à l’effacement total du religieux. Or ce dernier ne semble guère survivre dans ce qui reste de christianisme de gauche, sauf sous son mode purement négatif. Où s’est donc évaporé le sel de la terre ? En second lieu, un courant politique original se définit dans une théorisation intellectuelle, des instruments d’analyse de la réalité sociale, des médiations particulières pour intervenir sur le terrain. Or, on est bien en peine de définir un ensemble vraiment structuré qui puisse définir la gauche chrétienne, comme on pourrait définir la droite libérale ou la gauche jacobine. Il est quand même caractéristique que Jacques Julliard, dans son grand livre sur les gauches françaises ne fasse que des allusions à cette gauche chrétienne. C’est quand même un énorme problème, si l’on songe en plus au fait que Julliard est lui-même, à sa manière, chrétien de gauche.

La perplexité s’accroît lorsqu’on vérifie dans le même ouvrage l’importance des références intellectuelles. Trois noms se distingueraient, en effet, comme significatifs de l’inspiration des militants chrétiens progressistes : Emmanuel Mounier, Pierre Teilhard de Chardin et Marie-Dominique Chenu. Or, seul le premier est mentionné par Jacques Julliard, de façon d’ailleurs marginale. Les deux autres sont absents purement et simplement ! On est bien obligé d’en déduire une curieuse impression de faiblesse spéculative. Et celle-ci se renforce à l’examen des engagements successifs des groupes et des militants.

Le progressisme chrétien, qui se prolongera jusqu’aux années quatre-vingt, se rapporte directement à la fascination pour le marxisme et à la collaboration pratique avec le Parti communiste : de Bernanos à Clavel, c’est la même colère contre cette contagion qui s’explique à la fois par une générosité dévoyée et par l’attraction pour un déterminisme qui semble inflexible en faveur d’une eschatologie détournée. Même Mounier n’échappe pas à la tendance, persuadé que l’équilibre du monde est en train de basculer de ce côté, tandis que le christianisme s’accroche à ses terroirs retardataires. Il faudra très longtemps pour que la puissance du philtre se dissipe. Seul l’effondrement du bloc de l’Est marquera la rupture avec une mutation culturelle qui correspond d’ailleurs à ce qu’on appelle post-modernité.

Mais il est vrai en même temps que les chrétiens de gauche ont mené d’autres combats où ils étaient en cohérence avec leur conscience évangélique. L’expression de dreyfusisme chrétien à propos de l’attitude de beaucoup pendant les guerres dites coloniales est plutôt bien choisie. Analogiquement on peut faire le rapprochement avec l’attitude de Péguy au moment de l’Affaire. Il s’agit de se battre pour la justice, mais aussi pour la réconciliation et la dignité humaine bafouée par la pratique de la torture. Mais il y a une dimension politique à cette attitude morale, celle qui, par exemple, conduit ces chrétiens à se rapprocher de la petite gauche, celle qui n’est ni communiste, ni SFIO.

Pierre Mendès-France sera la référence du combat anticolonialiste. Un François Mauriac concevra beaucoup d’espoir dans cette nouvelle configuration. Mais n’est-elle pas problématique ? On peut être du parti de la négociation en Algérie, sans appartenir aux porteurs de valises du FLN ou partager les illusions du tiers-mondisme. Ceci explique le caractère provisoire de ce dreyfusisme, qui ne survivra pas à l’avènement de la Ve République. François Mauriac, Henri-Irénée Marrou ou Pierre-Henri Simon ne sont pas disposés à suivre un André Man-douze au bout de ses engagements.

Et puis les choses ne cessent de se compliquer. Le mendésisme ne s’identifie pas seulement à la décolonisation. Il se rapporte à une conception de l’économie que ne partagent pas des militants beaucoup plus à gauche. La double orientation d’une revue comme Esprit est significative de certaines tensions et même de contradictions entre l’hostilité au capitalisme et une conception managériale de l’économie qui est celle de hauts fonctionnaires d’une autre sensibilité progressiste. Il ne faut pas oublier non plus la dimension religieuse qui va opposer Mauriac et Marrou aux contestataires d’après Vatican II. Nous avons assez connu ici Jean-Marie Domenach dans ses dernières années, pour avoir compris ses perplexités à l’égard de son propre passé militant. Voilà qui nous oblige finalement à formuler un diagnostic sur ce déclin datant des alentours de 1975. Nous sommes alors proches de la victoire de François Mitterrand que les chrétiens de gauche ont préparé très efficacement, en fournissant des cadres au nouveau parti socialiste et tout un tissu associatif et syndical qui lui a donné d’autres bases électorales. Pourquoi alors cette disparition ? J’esquisserai deux raisons. La première est d’ordre politique. Nous avons vu qu’il n’y avait pas de structure susceptible de créer une cinquième gauche du côté de ceux qui avaient couru après la modernité, sans se l’approprier. L’autre raison est de nature théologique. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, il n’y avait pas non plus de pensée religieuse cohérente chez ces militants avides d’une réconciliation-fusion avec le monde du vingtième siècle. 

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