La famille, invention moderne et fragile.

Samedi 27 octobre 2012, par Gérard Leclerc // La France

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La promesse électorale de François Hollande d’instaurer un mariage homosexuel suscitera-t-elle une vaste réflexion collective sur la famille ? C’est plutôt mal parti de ce point de vue, les promoteurs et les avocats de ce qu’on appelle encore curieusement le mariage pour tous ne songeant même pas à expliquer le curieux retournement qui s’est produit ces dernières années. Les sixties, le mouvement de 68 et la pensée critique illustrée par un Deleuze et un Guattari tendaient à la disparition de la structure familiale, décrite à l’envi comme aliénante et répressive. L’homo-sexualité militante se voulait à l’avant-garde de la révolution qui briserait tous les obstacles au désir et à la sexualité. La tendance générale - et d’ailleurs toujours persistante - s’opposait à l’engagement conjugal, tout en diffusant une mentalité contraceptive à l’opposé du familiarisme détesté et de l’obsession démographique réactionnaire.

Comment expliquer ce brusque retournement qui associe mariage et homosexualité en changeant tous les signes ? Bien sûr la tragédie du sida a opéré des mutations profondes de sensibilité. Elle a suscité une révolte métaphysique à l’encontre de toute réprobation morale, ce qui a conduit logiquement à une exigence d’égalité et de dignité. La revendication du mariage n’est rien d’autre qu’une volonté de revanche pour s’approprier la normalité dont les homosexuels étaient exclus. Pour peu qu’elle aboutisse à une modification législative, débouchera-t-elle sur ce que Norbert Elias aurait appelé une autre civilisation des moeurs ? On peut en douter, tant elle ne concernera qu’une faible minorité de la population, avec des conséquences très incertaines et lacunaires quant à une autre conjugalité et un autre style familial. Le seul résultat probable de l’entreprise sera de brouiller un peu plus la signification du mariage et de la famille, à une époque où ceux-ci peinent à survivre sous les coups d’un individualisme narcissique.

Christopher Lasch est mort trop tôt pour avoir connu les derniers développements d’une évolution qu’il tentait de problématiser. Il n’aurait pas été dupe un instant des prétextes avancés en faveur de l’étrange réinvention du mariage. Sans doute aurait-il dénoncé une méprise totale. Lui qui s’inquiétait de la destruction de la famille, comme lieu de socialisation, aurait considéré avec ironie toutes ces justifications, fantasmatiques, en tout cas sans aucun rapport avec la réalité. Mais n’était-ce pas justement ce qu’il avait perçu comme tendance pathologique majeure de la post-modernité : le déni de la réalité ? Frédéric Joly, qui a traduit en français son ouvrage majeur sur la famille contemporaine, décrite comme assiégée, nous indique la conviction qui s’était intimement forgée en lui, au fur et à mesure de ses investigations : « Autant dire - puisque les faits se montrent dans ces conditions fort éloignés de la représentation que l’on en donne que le monde moderne se trouve en somme affecté d’une certaine irréalité et s’avère même l’objet d’un mouvement général de déréalisation.’ » Philippe Muray, chez nous, était parvenu à la même certitude qu’il s’employait à communiquer avec ses ressources d’écrivain, dans un tout autre style que celui de Christopher Lasch. On connaît toute sa typologie de l’homo-festivus et sa traque minutieuse de la pathologie festiviste qui empoisonnait le monde contemporain. Sa culture très littéraire était foncièrement différente de celle de l’universitaire américain qui évoluait dans les sciences sociales et se distinguait par un marxisme désidéologisé.

Mais qu’importent leurs différences (dont il faut parler au passé puisque l’un et l’autre nous ont quittés), alors qu’ils se retrouvent en profondeur dans l’exploration d’une véritable déshumanisation de la modernité ? La lecture du dernier livre publié en français du sociologue américain constitue un excellent exercice de désintoxication
intellectuelle. La cure que nous propose Christopher Lasch est infiniment plus austère que celle à laquelle nous entraîne Philippe Muray, à coup d’humour ravageur. Elle oblige à le suivre dans de patientes analyses, parfois déroutantes pour
qui n’a pas pratiqué les cursus des campus d’outre-Atlantique. L’auteur lui-même ne parle-t-il pas à son propos d’un ouvrage difficile, obscur, abscons, qui trouble le non-spécialiste en le faisant passer d’un système à l’autre sans qu’il ait vraiment la possibilité de se familiariser avec les théoriciens qui défilent. On n’a même pas le loisir de faire au passage les objections qui surgissent ici ou là. Lasch poursuit inlassablement son enquête pour mieux nous persuader de la fragilité de la famille au XX° siècle, investie de toute part des offensives d’experts qui prétendent l’éclairer et l’assister. Une armée de médecins s’affaire à son chevet, formulant le projet global d’une théorie thérapeutique généralisée.

La malheureuse, telle le malade de Molière aux prises avec la médecine de son temps, ne pouvait s’en sortir vivante. Pour le plus grand dommage de l’individu libre et responsable. C’est la ferme conviction de cet intellectuel de gauche, qui ne s’est pas laissé prendre au discours anti-farniliariste pas plus qu’au préjugé tenace selon lequel la famille demeurerait le dernier refuge dans un monde impitoyable ! L’expérience autant que la réflexion lui ont imposé la certitude que l’espace familial devait être, sans pouvoir être remplacé, le lieu même de l’humanisation et de l’affranchissement, non pas idyllique mais au contraire conflictuel, périlleux même, comme l’a bien vu Sigmund Freud dont il reconnaît le génie réaliste et rejette toutes les interprétations dites révisionnistes.

Celles qui font l’économie de l’opposition entre la nature et la culture. Non, la culture et la nature n’appartiennent pas à un continuum harmonieux. Seul le réalisme cru de l’inventeur de la psychanalyse, celle-ci étant irréductiblement liée à l’ Edipe et à ses contradictions, répondait à la situation fondamentale des individus.

Ce n’était pas en vertu de penchants réactionnaires que Lasch tenait bon à ses principes. C’était pour permettre l’accès à l’autonomie et au contrôle de soi, forcément en tension avec les impératifs du Surmoi. La dissolution de la famille, loin de profiter à l’émancipation personnelle, notamment celle des femmes, jouera en faveur d’un contrôle social extérieur infiniment plus contraignant et surtout déshumanisant. Et pour en revenir aux considérations actuelles dont nous parlions, il y a lieu de redouter les nouvelles charges que l’on entend imposer au mariage et à la famille, d’autant qu’elles sont sans aucun égard pour ce qui a été à leur origine, qui est récente et fragile. On ne fait pas n’importe quoi des liens familiaux. On ne bricole pas avec eux, et à prétendre réformer une institution fondatrice, au prétexte de répondre à l’impératif d’une évolution des moeurs, on multiplie les fardeaux en rendant toujours plus improbable la chance d’une humanité surmontant ses déséquilibres et ses fatalités.

Par Gérard Leclerc.

Christopher Lasch - « Un refuge dans ce monde impitoyable - La famille assiégée », François Bourin éditeur, prix franco : 28€.

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