La face noire du lobby proarmes.

Mercredi 2 octobre 2013 // Le Monde

Jeune, décomplexé et.. africain-américain. Colion Noir, la nouvelle coqueluche de la NRA, fait de l’agit-prop en direction des minorités. Colion Noir est membre de la National Rifle Association (NRA) et possède plusieurs armes, dont un élégant pistolet Glock et un fusil d’assaut AR-15 customisé. Pourtant, comme il le fait fréquemment remarquer, il ne correspond pas au stéréotype des adhérents de la NRA, dans leur grande majorité des hommes blancs, plutôt âgés et gros. A 29 ans, il n’est pas vieux. Il n’est pas gros non. plus. Mais, surtout, il n’est pas blanc.

Dans le petit monde des propriétaires d’armes, Colion Noir, un Africain-Américain, fait sensation sur Internet et sa popularité croît de jour en jour. Lors de la dernière convention annuelle de la National Rifle Association, qui s’est tenue en mai 2013 à Houston (Texas), il était entouré de fans. Colion Noir a réussi à séduire les internautes grâce à ses vidéos proarmes drôles et décalées - avec des titres comme Du contrôle des armes aux toilettes ou Comment débusquer un hypocrite antiarmes. Bref, il est devenu une figure de la NRA aussi dynamique qu’inattendue.

Les partisans du contrôle des armes le qualifient de pion à la solde de la NRA et certains Noirs l’accusent d’être un "Oncle Tom". Mais pour de nombreux membres de la NRA Colion Noir incarne une nouvelle diversité qui défie les stéréotypes.

La NRA ne publie pas de statistiques sur ses membres mais, d’après une récente étude du Pew Research Center, beaucoup de propriétaires d’armes américains sont blancs - 31 % des Blancs interrogés cette année ont indiqué qu’ils possédaient une arme, contre seulement 15 % des Noirs ,et 11 % des Latinos. Le porte-parole de la NRA, Andrew Arulanandam, explique que l’organisation a récemment engagé une femme et un jeune vétéran pour essayer de séduire de nouveaux groupes démographiques, mais il tient à affirmer que la NRA n’a pas choisi Colion Noir en raison de sa couleur de peau. "Quand il parle, il est capable de se faire comprendre d’une grande variété de personnes. C’est pour ça que des tas de gens le suivent", souligne Arulanandam.

Colion Noir s’appelle en réalité Collins - "Colion Noir" est son pseudonyme. Fils d’un chef cuisinier et d’une infirmière, il a fait ses études secondaires à Houston, s’est spécialisé en science politique, avant de décrocher un diplôme de droit à la Texas Southern University. Colion Noir exerce aujourd’hui la profession d’avocat. Il lit des blogs sur la mode, raffole des gadgets et possède plusieurs véhicules, dont une voiture de sport.

Ses vidéos politiques. Il raconte qu’il a longtemps hésité avant de reconnaître qu’il aimait les armes à feu, un sujet dont on ne parlait pas beaucoup dans son quartier, habité par des familles de la classe moyenne. Il s’est servi pour la première fois d’un pistolet, un petit Taurus 40, il y a environ sept ans, sur l’insistance d’un ami qui l’avait emmené à un stand de tir. "Cette expérience a été absolument grisante", se souvient-il.

Il s’est mis à fréquenter le stand une fois par semaine et a commencé à se renseigner sérieusement sur les armes. Plus tard, il a adhéré à la NRA et s’est acheté une demi-douzaine de pistolets et autres fusils. Il y a quelques années, il s’est mis à poster des vidéos dans lesquelles il donnait son avis sur différentes armes et sur leurs accessoires. Puis il s’est aventuré sur le terrain de la politique, donnant son opinion sur les fusillades de masse, l’interdiction des fusils d’assaut et la campagne pour le contrôle des armes lancée par le maire de New York, Michael Bloomberg, et le rappeur Snoop Lion (autrefois connu sous le nom de Snoop Dogg).

Colion Noir parsème ses vidéos de termes d’argot et ne se départit jamais d’un petit sourire narquois. Certaines de ses vidéos ont été visionnées plus de 800 000 fois. Devant ce succès, la NRA l’a contacté au printemps dernier. Officiellement, elle le rémunère aujourd’hui comme commentateur, pas comme porte-parole, même si les vidéos qu’il réalise pour elle sont estampillées NRA. L’organisation et Colion Noir ont refusé d’indiquer le montant de ses émoluments.

Au mois de mars, une fois le marché conclu, la NRA a diffusé une vidéo de Colion Noir où il félicite l’association d’avoir revendiqué pendant les années 1960 - période de ségrégation raciale et de lutte pour les droits civiques - le droit pour les Noirs de posséder une arme. "Ce gouvernement qui, à une certaine époque, nous arrosait à la lance à incendie, lâchait des chiens sur nous et nous refusait le droit de manger dans les restaurants des Blancs, ce même gouvernement nous interdisait de posséder une arme alors que des abrutis à cheval, le visage encagoulé, brûlaient des croix devant nos maisons et nous assassinaient", martèle Colion Noir dans cette vidéo, pendant que les mots "élitisme de Washington" défilent à l’écran. Selon Adam Winkler, professeur de droit de l’université de Californie à Los Angeles et auteur de Gunfight : The Battle Over the Right to Bear Artus in America ["La bataille du droit au port d’armes aux Etats-Unis", non traduit], cette affirmation ne constitue pas une déformation de l’histoire.

Winkler souligne en effet que les Black Panthers armés des années 1960, en dépit des critiques dont ils faisaient l’objet de la part du gouverneur de Californie de l’époque, Ronald Reagan, et de nombreux conservateurs, ont ouvert la voie à l’interprétation actuelle que fait la NRA du deuxième amendement de la Constitution, à savoir que les citoyens doivent pouvoir porter des armes en public, pas seulement pour chasser mais aussi pour se protéger, y compris de la tyrannie du gouvernement.

Mais certains membres de la communauté noire critiquent Colion Noir pour s’être, selon eux, vendu à l’establishment blanc proarmes. Il est plus attaqué par les Noirs que n’importe qui d’autre. Le racisme qui s’exprime aujourd’hui est en majeure partie le fait des Noirs, constate le révérend Kenn Blanchard, 50 ans, un militant proarmes, lui-même africain-américain.

Colion Noir explique qu’il s’attendait à être l’objet de critiques, mais qu’il se met en colère lorsque ses adversaires l’attaquent en raison de la couleur de sa peau. "Me traiter d’Oncle Tom pour l’unique raison que j’aime les armes n’a tout simplement aucun sens. Toute mon identité de Noir serait donc fondée sur le fait que je possède des armes ? Vraiment ? s’étonne-t-il. De grands dirigeants noirs se sont battus pour le droit de posséder des armes. Comment se fait-il que, lorsque je revendique le même droit, on me traîne dans la boue ? Regardez les Black Panthers, Martin Luther King, Malcolm X.

Le révérend King était donc favorable à la détention d’armes ? Colion Noir fait remarquer que, après que son domicile de Montgomery, en Alabama, eut été la cible d’un engin incendiaire, le révérend avait sollicité un permis de port d’armes.
Adam Winkler, l’universitaire, souligne toutefois que, s’il entend s’adresser aux propriétaires potentiels d’armes parmi les Noirs, Colion va se heurter à une réalité statistique incontournable. Les chiffres montrent en effet que les Africains-Américains et les Hispaniques sont plus susceptibles d’être des électeurs du Parti démocrate, favorable au contrôle des armes, et cela est encore plus vrai chez les jeunes issus des minorités qui vivent dans les zones urbaines et qui associent les armes aux gangs et à la violence dans les quartiers. Bref, le succès de Colion Noir traduit sans doute plus l’acceptation des minorités par la NRA que la capacité de l’association à les rallier à ses idées.

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