Notre Opinion Par François d’Orcival, de l’Institut

La fabrique des djihadistes.

Jeudi 22 mai 2014 // Le Monde

Le meilleur arsenal judiciaire et policier ne se substituera pas à la seule dissuasion qui vaille ; les anticorps que peut émettre le corps social lui-même. Nous l’avons désarmé.

Un tsunami djihadiste, voilà ce qu’il faut redouter. L’expression est de Marc Trévidic, juge antiterroriste rigoureux et expérimenté, dont l’indépendance d’esprit est redoutable. Il a d’ailleurs décidé récemment de reprendre l’enquête sur l’assassinat des moines de Tibhirine, en Algérie. On verra le sort que lui réserveront les autorités algériennes. Expert du djihadisme, il l’est. Chaque jour apporte une nouvelle illustration d’un phénomène qui se développe en France et en Europe, à partir de la guerre civile en Syrie.

« Éclatée, insaisissable et imprévisible, la menace n’en est que plus dangereuse. » Le juge Trévidic à choisi de la mettre en évidence avec un avocat, Thibault de Montbrial, et un consultant dans ces affaires, Jean-Charles Brisard, dans une tribune du Figaro (25 avril). « Par son ampleur sans précédent, disent-ils, ce phénomène est un défi à nos institutions. » « Nous sommes désormais face à des départs isolés, des trajectoires individuelles, des processus de radicalisation extrêmement rapides. » il a un an, le ministre de l’Intérieur, actuel premier ministre, parlait de 100 à 150 individus ; en septembre, il les chiffrait à 250 combattants dans un milieu qui comptait plusieurs centaines de volontaires. « Les Français constituent le premier contingent des quelque 2 000 djihadistes européens combattant en Syrie », affirment maintenant Tréviclic, Montbrial et Brisard.

Au retour de leur séjour syrien, ces djihadistes reviennent avec « l’ascendant que leur confère le statut de combattant » pour encourager d’autres vocations. Ils ont aussi reçu une formation au maniement des armes de guerre qui « en fait des bombes à retardement potentielles ». Toutes les tentatives d’attentats déjouées depuis plus de dix ans, comme les actes terroristes qui ont pu avoir lieu (Merah à Toulouse et Montauban), étaient le fait de djihadistes de retour d’Afghanistan, du Pakistan ou de Syrie.
Mais quand les services de police et de renseignements font leur métier avec efficacité, quand le ministre de l’Intérieur multiplie les mises en garde et que la justice antiterroriste passe avec sévérité, on ne fait que traiter les conséquences d’un phénomène, circonscrire une menace, pour s’en préserver. Le meilleur arsenal judiciaire et policier ne se substituera pas à la seule dissuasion qui vaille, les anticorps que peut émettre le corps social lui-même.

C’est notre faiblesse. Elle ne date pas d’hier. Mais elle s’est encore aggravée depuis deux ans. Il arrive même que cette menace djihadiste, nous la fabriquions. Au début de son nouveau roman, Mali, ô Mali, qui traite justement du recrutement des jeunes par les bandes de trafiquants du désert qui mélangent drogue et islamisme, Erik Orsenna écrit joliment : « Cette vie humaine, chacun, maintenant, constate qu’elle a déraillé. Nul ne sait où, nul ne sait quand. Mais elle a déraillé, comme un train. » Et que font les « gens raisonnables » quand un train a déraillé ? « Ils remontent la voie jusqu’à l’erreur d’aiguillage et même jusqu’au départ du voyage... »

Voilà. Nous avons accumulé les erreurs d’aiguillage. Quels objectifs stratégiques nous étions-nous définis lorsque nous nous sommes engagés en Orient et en Asie centrale ? Nous nous sommes impliqués dans les "révolutions arabes" sans savoir au nom de quoi ni même sur quoi elles déboucheraient. Nous avons prononcé des condamnations définitives contre le « régime génocidaire » de Bachar al-Assad en Syrie, nous avons même distribué des armes à des groupes hors contrôle - et puis ? Comment s’étonner que des gamins de banlieue aient voulu, eux, aller jusqu’au bout ?

Ces gamins, nous les avons laissés à eux-mêmes, à la rue, aux trafics, à la propagande d’Internet, comme nous avons abandonné à leurs classes ces jeunes enseignants, sans autorité ni soutien ; nous avons cédé devant les revendications des extrémistes en matière d’alimentation, de tenue à l’école, de débraillé moral et physique. On ne s’est pas formalisé de les entendre parler arabe entre eux, on a même publié un rapport de M. Thierry Tuot au premier ministre préconisant l’enseignement de l’arabe à l’école, recommandant que la France assume « sa dimension arabo-orientale ». Et comme on ne leur enseigne plus, à la sortie du lycée, le port des armes sous l’uniforme et le drapeau français, ils en cherchent d’autres sous la bannière du djihad. Fallait-il mieux encore ? Oui, le président de la République voulait récompenser cela en accordant le droit de vote aux étrangers...

On a même inventé le mariage entre personnes du même sexe et la théorie selon laquelle : hommes et femmes seraient interchangeables. Là, nos jeunes gens des "quartiers" se sont dit que cette gauche bobo est folle et ils sont allés voir ailleurs.

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