La fable des « BONS ET DES MAUVAIS » Talibans.

Vendredi 17 mai 2013 // Le Monde

www.innovation-democratique.org

Le Pakistan a de plus en plus souvent recours au subterfuge consistant à classer les talibans en deux catégories : les "bons" (afghans) et les "mauvais" (pakistanais), afin de soutenir la stratégie de sortie de son armée en Afghanistan après le retrait des troupes étrangères [prévu pour 2014]. Mais cette formulation pose problème, car il est impossible de s’y référer sans saper la crédibilité de la future stratégie pakistanaise, plus centrée sur l’Afghanistan que sur l’érosion interne de la souveraineté du Pakistan.

Les talibans pakistanais tuent nos civils et nos soldats et, en ce sens, il est logique de
les désigner comme "mauvais". Mais il est difficile d’empêcher cette étiquette de recouvrir également l’autre catégorie, celle des talibans afghans dirigés par le mollah Omar. Or nous sommes censés croire que ce chef taliban et sa choura [son conseil] sont en Afghanistan pour lutter vaillamment contre l’"invasion étrangère" orchestrée par une Amérique islamophobe. Nous les qualifions de "bons" car nous supposons qu’ils ne tuent pas nos civils et nos soldats.

La principale victime de la théorie des « mauvais" talibans est le gouvernement sortant [les élections législatives au Pakistan auront lieu le 11 mai], dont la mauvaise conduite des affaires publiques est exacerbée par la lente agonie de l’Etat aux mains des talibans. Devant le soutien massif que le peuple apporte aux "mauvais" talibans, dans le droit fil de l’anti-américanisme prôné par l’armée, le gouvernement et ses alliés politiques risquent d’être exclus de la catégorie des "bons".

Une population conquise. Pour étayer sa théorie des `mauvais"talibans, le ministre de l’Intérieur, Rehman Malik, leur a imputé l’anarchie qui règne à Karachi [la capitale économique du pays]. Le 4 novembre 2012, il affirmait dans le quotidien The News que "Karachi est devenu un centre d’activités talibanes, même si l’action contre les talibans se poursuit". Dans la plupart des régions où il y a une forte présence talibane, la population semble à nouveau adhérer à la vision du monde antiaméricaine des talibans pakistanais. Mais en quoi les "bons" talibans du mollah Omar sont-ils "bons" ?Jusqu’à quel point le Pakistan les contrôle-t-il ? Comment va-t-il empêcher les madrasas [écoles coraniques] et les acteurs non étatiques de soutenir simultanément les talibans pakistanais et afghans ?

Le fait est qu’après le retrait des troupes étrangères d’Afghanistan le Pakistan participera sans doute à une "solution régionale" sans pouvoir contrôler les moudjahidin [combattants islamistes] qui passeront du Pakistan en Afghanistan pour se battre contre le pouvoir en place à Kaboul.

Moralement parlant, s’il y a des bons et des mauvais talibans, ils devraient s’opposer les uns aux autres. Si les deux catégories agissent de concert, il est absurde que le Pakistan souscrive à ce manichéisme. Une nouvelle l’a démontré en janvier 2012 : la création par les talibans pakistanais et afghans d’un conseil de cinq membres pour coordonner des attaques en Afghanistan et régler des conflits entre des factions établies des deux côtés de la frontière. Le porte-parole des talibans, Ehsanullah Ehsan, a annoncé la nouvelle par des tracts distribués sur les marchés de Miranshah, la principale ville de la zone tribale du Waziristan du Nord.

Le classement des talibans en deux catégories pose un autre problème. Le conseil composé de "bons" et de "mauvais"talibans incluait des membres du réseau Haqqani, accusé par les Etats-Unis d’être à l’origine d’attaques contre les forces étrangères stationnées en Afghanistan. L’amiral Mike Mullen, ancien chef d’état-major des armées des Etats-Unis, a qualifié ce réseau de "véritable bras" de l’Inter-Services Intelligence [ISI, renseignement pakistanais]. Et puis le chef des "mauvais" talibans, Hakimullah Meshud, qui tue des soldats pakistanais, se cache dans le Waziristan du Nord, tout comme les "bons" talibans qui sont censés ne s’en prendre qu’aux Américains. En octobre 2011, la BBC a diffusé deux documentaires intitulés Secret Pakistan montrant comment le renseignement pakistanais assiste les talibans afghans dans la zone de combats en les aidant à tuer des soldats des forces américaines et de l’Otan.

Le plus dérangeant dans cette révélation est que la plupart des talibans afghans pris en charge (entraînés) par l’ISI haïssent le Pakistan. Mais au Pakistan, les programmes de la BBC sont quasiment absents du petit écran.

Répondre à cet article