La chronique de Jacques Nikonoff du 19 mars.

La dynamique du front de gauche.

Mercredi 28 mars 2012, par Jacques Nikonoff // La France

Drapeau de FranceJacques Nikonoff est porte-parole du M’PEP et ancien président d’Attac. Derniers ouvrages publiés :

  • « Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire » (Mille et une nuits, 2011).
  • « La confrontation. Argumentaire anti-FN » (Le Temps des Cerises, 2012).

Le rassemblement organisé le dimanche 18 mars à la Bastille par le Front de gauche a dépassé tous les espoirs des organisateurs. Ce sont probablement 120 000 personnes qui ont répondu à l’appel dans une ambiance à la fois festive et combative. On y rencontrait des milliers de jeunes et aussi de vieux militants qui ont mené tous les combats de ces dernières décennies. À ce jour, ce rassemblement est le plus important qui se soit tenu dans le cadre de la campagne pour l’élection présidentielle. Et de loin. C’est un véritable et authentique élan populaire.

La presse ne s’y est pas trompée et reconnaît le succès de cette « prise » symbolique de la Bastille par les sympathisants du Front de gauche. À sa Une, Le Figaro du 19 mars titre « Mélenchon bouscule Hollande sur sa gauche ». Libération du même jour fait toute sa Une avec une photo de Mélenchon en titrant « Mélenchon se fait sa place ». L’Humanité fait également sa Une sur l’événement avec une photo de la foule en titrant sobrement « En marche ! ». Parmi les quotidiens, seuls Les Échos n’évoquent pas le sujet en Une mais dans un article en page 2 intitulé « ‘‘L’effet Mélenchon’’ bouscule la présidentielle à gauche ».

Une dynamique en marche

Ce succès de la Bastille confirme les succès des meetings régionaux tenus ces dernières semaines avec le candidat du Front de gauche. Le récent sondage qui donne 11% à Mélenchon reflète, à sa manière, cette dynamique. Tous les sympathisants du Front de gauche, et aussi ses adversaires mais pour d’autres raisons, se demandent maintenant si cette dynamique va tenir et même si elle va s’amplifier. Pour tenter de répondre à cette question il est nécessaire de comprendre les ressorts de ce mouvement de grande ampleur qui trouve son origine au cœur des classes populaires.

D’où vient la dynamique du Front de gauche ?

Il ne fait aucun doute que la dynamique actuelle du Front de gauche est le résultat, pour l’essentiel, du talent personnel de Jean-Luc Mélenchon. Il a rompu avec la bouillie servie dans les discours des dirigeants du PCF de ces dernières années. Il fait preuve d’une culture historique et politique étendue qui contribue puissamment à réidentifier la gauche par ses références et ses allégories. Son charisme, sa capacité inépuisable de rhétorique et ses qualités d’orateur hors norme sont mis au service d’une certaine vision stratégique, d’un espoir et d’une radicalité qui touche les citoyens. Imaginons un instant que le candidat du Front de gauche ne soit pas Jean-Luc Mélenchon mais l’un des dirigeants actuels du PCF ! Y aurait-il seulement une dynamique du Front de gauche ?

Ajoutons que le candidat du Front de gauche bénéficie d’un contexte politique particulièrement favorable. Deux des animateurs les plus populaires de l’extrême gauche – Olivier Besancenot et Arlette Laguiller – ne sont pas dans la course. Leurs partis respectifs, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et Lutte ouvrière (LO) sont représentés par des candidats peu connus et n’ayant pas le même talent. Du coup, la virtuosité oratoire de Mélenchon, la pluie de citations et de références qu’il livre quotidiennement ont permis de siphonner les anciens électorats de Besancenot et Laguiller. Aucun dirigeant communiste actuel n’aurait pu parvenir à ce résultat.

Ajoutons aussi que Mélenchon bénéfice indirectement du ralliement de Chevènement à Hollande et de la mauvaise campagne d’Eva Joly d’EELV. Le président d’honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC) a déçu beaucoup de ses sympathisants. Nombreux sont ceux à considérer que les thèses défendues par le « Che » sont plus proches de celles du Front de gauche que de celles du Parti socialiste. Même si le programme du Front de gauche est largement inspiré par une forme d’européisme, les organisations qui le composent ont malgré tout participé à la bataille du « non » en 2005. Ce n’est absolument pas le cas pour le PS qui est le parti le plus européiste présent dans cette campagne. Quant à Eva Joly, avec ses maladresses et son manque de culture politique – quelle que soient, par ailleurs, ses qualités professionnelles et son intégrité – elle est une véritable machine à faire fuir les électeurs vers Hollande, Bayrou, Mélenchon et l’abstention.

Il existe une dernière explication au succès du candidat du Front de gauche : ses passages désormais nombreux dans les médias. Pourquoi, pendant des mois, Mélenchon a-t-il stagné entre 3 et 5% dans les sondages ? Parce qu’il n’y avait pas encore de dynamique populaire sur le terrain et peu de présence dans les grands médias. Dès que, petit à petit, les meetings se sont remplis, que les sondages ont commencé à traduire ce frémissement, alors que les candidats d’extrêmes gauche restaient à des niveaux très faibles, l’attitude des médias a changé. Ils ont compris que Mélenchon pouvait tenir le rôle autrefois dévolu à « Arlette » et ensuite à Besancenot : lui donner beaucoup d’espace médiatique afin qu’il ronge le candidat socialiste. Ceci présente l’avantage de placer le candidat de droite en tête des sondages, devant le PS, ce qui est un facteur dynamisant pour les militants et l’opinion. Mais tant mieux ! Car c’est en se faisant largement connaître que Mélenchon a séduit de nombreux électeurs qui ne l’auraient pas été autrement. De là à dire, comme les socialistes, que la droite aide Mélenchon, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir, car il est probable que l’électorat de Mélenchon se reportera massivement sur le candidat socialiste si ce dernier est présent au second tour.

La dynamique du Front de gauche peut-elle encore s’amplifier ?

La réponse est oui. Mais il y a trois conditions.

D’abord, Mélenchon ne doit pas perdre du côté du NPA et de LO. Ces deux candidatures ne servent pas vraiment à grand-chose, sinon à diviser. Beaucoup de leurs électeurs l’ont compris et préfèrent participer à une dynamique réelle plutôt que de s’enfermer dans l’impuissance. Dans le dernier sondage du CSA, le NPA est donné à moins de 0,5% et LO à 0,5%. Il n’y a donc plus rien à grignoter de ce côté-là pour le Front de gauche, il faut tout simplement conserver cet électorat. Ce n’est pas acquis d’avance, surtout si une clarification n’intervient pas rapidement pour démentir les rumeurs de participation communiste à un gouvernement socialiste.

Ensuite, Mélenchon devra convaincre les abstentionnistes. Leur proportion est aujourd’hui la plus importante pour une élection présidentielle : 29% contre 16% à la présidentielle de 2007. C’est là que le gros effort devra être fourni. Mais pour convaincre les abstentionnistes d’aller voter Mélenchon, il faudra faire évoluer les thèmes de campagne. Et le sens de cette évolution est tout à fait clair : il faudra montrer que des ruptures sont envisagées par le Front de gauche avec l’Union européenne pour régler les problèmes de la dette publique, du chômage et de la réindustrialisation, de la protection sociale. Le Front de gauche devra s’inspirer du sondage réalisé les 2 et 3 mars par Ipsos-Logica Business Consulting pour Le Monde. Il posait, principalement, la question suivante : « Pour faire face efficacement aux grands problèmes à venir, quelle est la meilleure solution ? ». Les personnes interrogées avaient alors quatre possibilités de réponse : « Renforcer les pouvoirs de l’État, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe » ; « Renforcer les pouvoirs de l’Europe, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’État » ; « Ne rien changer » ; « Ne se prononce pas ». Ce sont 56% des personnes interrogées qui sont pour « renforcer les pouvoirs de l’État, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe », 60% chez les sympathisants du Front de gauche. Ce dernier n’a donc aucune raison de continuer à hésiter à proposer des mesures unilatérales nationales pour rompre avec l’eurolibéralisme, puisqu’il sera soutenu par une majorité de l’électorat, notamment le sien.

Enfin, Mélenchon et le Front de gauche devront attirer des électeurs socialistes. À cet égard, la notion de « vote utile » et ses différentes interprétations seront décisives. Il faudra amenuiser l’importance de la présidentielle et valoriser l’élection législative. Si les électeurs socialistes continuent de croire que l’élection présidentielle est la plus importante de toutes, la bataille sera perdue. Si, au contraire, une puissante argumentation est développée pour montrer que c’est la législative qui compte le plus, l’espoir sera permis. Plus encore, il faudra insister sur la nécessité absolue de faire passer le Front de gauche devant le PS si on veut vraiment du changement dans ce pays.

Au total, il serait particulièrement positif que Mélenchon arrive en 3e position, devant Bayrou et Le Pen. Le vote utile au 1er tour, c’est le vote Mélenchon.

Les problèmes politiques qui restent à résoudre

La question centrale qui se pose désormais est celle de la participation ou non du Front de gauche, ou de certains de ses dirigeants, au gouvernement en cas d’élection de François Hollande et de majorité de gauche aux législatives. Même si Jean-Luc Mélenchon a été très clair en ce qui le concerne il n’ira pas au gouvernement ce l’est beaucoup moins surtout du côté du PCF. Selon Michel Sapin, principal animateur de la campagne de François Hollande, présenté comme premier ministrable, « les communistes ne veulent pas participer au premier gouvernement formé après la présidentielle, mais au deuxième, après les législatives » (Le Figaro, 19 mars 2012).

Les déclarations de Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, alimentent la thèse de Michel Sapin. Pour Pierre Laurent, en effet, « il n’y aura pas de participation des communistes au gouvernement sans que les communistes eux-mêmes soient consultés » (Le Figaro, 19 mars 2012). Cette déclaration est très préoccupante. Car Pierre Laurent ne dit pas que les communistes n’iront pas au gouvernement en expliquant pourquoi. Les raisons sont pourtant assez simples : François Hollande est une sorte de Papandréou ou de Zapatero à la française. Il n’a pas eu un mot de réprobation à l’égard de ses camarades « socialistes » grecs, espagnols, portugais qui ont écrasé leurs peuples avec la complicité du FMI et de l’Union européenne. François Hollande et le PS feront pareil ! Pourquoi ne pas dire clairement que les conditions ne sont absolument pas créés pour une participation communiste au gouvernement ?

Pierre Laurent ajoute : « C’est le rapport de force dans la possible majorité de gauche » qui pourra infléchir « vraiment à gauche » la politique d’un gouvernement socialiste. Oui, ce n’est pas faux. Encore faut-il ajouter que c’est la raison pour laquelle le Front de gauche doit passer devant le PS aux élections, et qu’en attendant aucune participation du Front de gauche à un gouvernement socialiste n’est souhaitable. Ensuite, il faudrait se souvenir que Georges Marchais avait rassemblé 15% de l’électorat à la présidentielle de mai 1981, et que cela n’avait pas empêché le PS de virer à droite…

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