GAUCHE-DROITE...

« La droite doit se réarmer intellectuellement »

Frédéric Rouvillois

Dimanche 13 janvier 2013 // La France

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Professeur de droit public, auteur de plusieurs essais marquant sur l’histoire des idées, Frédéric Rouvillois revient sur les fondements moraux et intellectuels de la droite et les enjeux qui sont aujourd’hui les siens.

LA DROITE DISPOSE-T-ELLE DE VÉRITABLES FONDEMENTS INTELLECTUELS OU S’EST-ELLE TOUJOURS DÉFINIE PAR SON OPPOSITION À LA GAUCHE ?

 Les deux à la fois ! Si l’on se représente les idées politiques sous la forme d’une carte géographique dont les pôles seraient l’un, la gauche pure, et, l’autre, la droite pure, la droite est l’exacte opposée de la gauche et inversement. Le problème de la droite, c’est qu’elle est confrontée au postulat essentiel de la démocratie qui est l’égalité. Or, tout comme la Raison et le Progrès, l’Égalité est une valeur de gauche. Fondamentalement, la droite considère de son côté que l’inégalité est inévitable et, d’ailleurs, qu’elle n’est pas un mal en soi. De même estime-t-elle que le progrès n’est pas linéaire, mais éventuellement cyclique, et, à la Raison érigée en démiurge, elle oppose l’agir raisonnable. Bref, l’une croit au paradis sur terre, l’autre pas.

QUELLE A ÉTÉ L’ÉVOLUTION DE LA DROITE SUR LE PLAN IDÉOLOGIQUE DEPUIS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ?

Il faut distinguer l’idée pure de son incarnation partisane. Ainsi, le centre-droit sous la Restauration serait aujourd’hui classé à l’extrême-droite, tandis que Marine Le Pen serait passée, en 1815, pour une dangereuse gauchiste ! À cet égard, poser la question de savoir si le Front national peut être considéré comme un parti de droite, n’est pas incongru. À plus court terme, la droite parlementaire s’est sans doute « droitisée » ces dix dernières années. Tout comme la gauche, la droite partisane doit s’adapter à la réalité des forces électorales pour être en phase avec l’opinion. Pour cela, elle s’éloigne parfois de ses convictions originelles, de l’idée pure de la droite. C’est très net sur des sujets tels que l’immigration ou le mariage homosexuel.

QUE RESTE-T-IL DES TROIS DROITES - ORLÉANISTE, LÉGITIMISTE, BONAPARTISTE - DE RENÉ RÉMOND ?

Ces distinctions ont-elles jamais eu un sens ? On use parfois de typologies commodes pour simplifier une discipline, la politique, complexe par nature. La réalité est évidemment plus nuancée. À mon sens, les droites orléaniste et légitimiste n’ont jamais vraiment existé. En tout cas, elles n’ont pas perduré. On peut éventuellement trouver un côté bonapartiste chez Jean-François Copé ou Marine Le Pen, mais cela reste très hasardeux.

LA DROITE ANTI-PARLEMENTAIRE DE CHARLES MAURRAS EXISTE-T-ELLE ENCORE ?

Aucun parti n’occupe plus cette place sur l’échiquier politique. Pas même le FN qui n’a pas le culte du chef, ou du monarque, et dont la vision du rôle du chef de l’État est celui d’un responsable devant ses électeurs, élu pour un temps bref. Il est même très favorable au « Cette défaite, idéologique de là droite provient d’abord de son incapacité à émettre un discours cohérent sur l’idéologie égalitaire. »

Parlement. Louis Aliot a d’ailleurs soutenu une thèse de doctorat très critique à l’égard de l’élection du président de la République au suffrage universel direct ! Plus globalement, si l’antiparlementarisme avait un sens à l’époque de Maurras, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le Parlement reste, un monstre tentaculaire avec autant de commissions permanentes qu’il y a de portefeuilles ministériels, mais, depuis 6o ans, s’il n’est pas qu’une chambre d’enregistrement, il n’est pas non plus un véritable contre-pouvoir. C’était d’ailleurs la volonté de général De Gaulle de minimiser son influence. Chacun sait que la Ve République est une monarchie qui ne dit pas son nom... Depuis l’instauration de la constitution de 1958, l’exécutif dominant, donc le chef de l’État, se sert du Parlement comme un instrument à son service, dans le cadre d’une monarchie républicaine.

DE NOMBREUX DIRIGEANTS SE RÉCLAMENT DE L’ACTION ET DE LA PENSÉE DU GÉNÉRAL DE GAULLE. PEUVENT-ELLES AVOIR AUJOURD’HUI UNE TRADUCTION CONCRÈTE, OU LE RECOURS À CETTE FIGURE POLITIQUE EST-ELLE DEVENUE ABSURDE ?

En politique, tout est absurde, mais rien ne l’est vraiment... Les opposants à Louis XIV se réclamaient bien de Charlemagne ! Sur l’État, sur les institutions, sur le rôle de la France dans le monde, la pensée gaullienne demeure d’une réelle consistance. Certains, à droite, y font référence, ce qui n’est pas injustifié. En revanche, qu’un François Fillon s’en réclame est, en effet, tout à fait absurde. Premier ministre en 2007, il exige de ses ministres qu’ils se présentent aux élections locales : c’était une mesure radicalement anti-gaulliste ! Le refus.des alliances avec le Front national, parfois au nom d’une prétendue « droite ligne » gaulliste, est également absurde. De Gaulle était un pragmatique, un opportuniste qui n’avait pas hésité à s’allier avec le Parti communiste...

LA DROITE SEMBLE AVOIR PERDU LE COMBAT IDÉOLOGIQUE. COMMENT L’EXPLIQUEZ-VOUS

Certes. Je pense que cette défaite provient d’abord de son incapacité à émettre un discours cohérent sur l’idéologie égalitaire. Elle dispose pourtant de quelques outils qui pourraient lui permettre de la remettre en cause. Je pense à l’excellent Essai sur l’inégalité de Jean-Louis Harouel. Cela dit, il n’est pas exclu qu’elle reprenne l’avantage si elle accepte de réinvestir les domaines qu’elle a abandonnés à la gauche. Il lui faut se réarmer moralement et intellectuellement à l’image de ce qu’a fait l’Action française au début du XXe siècle : un mouvement puissant, des intellectuels charismatiques et une volonté de livrer la bataille des idées.

DE L’UDI Au FN, LA DROITE EST ÉCLATÉE ET LES ALLIANCES SEMBLENT IMPOSSIBLES. PEUT-ON IMAGINER, POUR LES PROCHAINES ÉCHÉANCES ÉLECTORALES, UNE GRANDE UNION DE LA DROITE ?

L’UDI a précisément été fondée pour éviter une collusion quelconque de la droite avec le FN ! Une grande alliance paraît donc aujourd’hui invraisemblable. Après, tout est possible en politique, mais il faudrait que la droite dite « modérée » cesse de se voiler la face ou de se mentir à elle-même. Sur bien des sujets, les positions du RPR il y a 20 ans - dont Alain Juppé était le secrétaire général ! étaient plus « droitières » que celles de Marine Le Pen...

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