La démocratie est morte en Grèce.

Dimanche 18 mars 2012 // L’Europe

Drapeau de FranceDepuis le début du mois de février, les événements grecs ont pris une nouvelle tournure. Au-delà des faits en eux-mêmes et quelle que soit la situation qui en résultera à court terme, il est bon de réfléchir sur leur portée et sur leurs conséquences.

Les derniers événements grecs ont été déclenchés par la nouvelle visite des envoyés de la « troïka » (Union européenne, FMI et BCE) et des exigences qu’ils ont présentés à un gouvernement fantoche qui n’a pas su les refuser. Cette visite était elle-même dictée par le fait que la Grèce doit rembourser avant le 20 mars prochain 14,5 milliards d’euros et qu’elle ne pourra pas le faire « sans une nouvelle aide ». Traduit en français courant : la Grèce est insolvable ! Or, elle a deux types de créanciers : les créanciers publics, représentés par la « troïka », et les créanciers prétendus « privés » que sont les banques, les fonds de pension et les compagnies d’assurance. D’un côté, le Gouvernement grec se voit obligé de passer sous les fourches caudines des créanciers publics, de l’autre, il négocie avec un unique représentant des créanciers privés pour que ceux-ci renoncent « volontairement » à se faire rembourser sans que cela n’apparaisse officiellement comme un « défaut de paiement ». En effet, comme ces crédits sont assurés, si la Grèce fait défaut, les compagnies d’assurance devront payer à sa place. Normalement, il ne devrait donc pas y avoir de difficultés pour les créanciers... mais les compagnies d’assurance ont assuré contre le risque de défaut de la Grèce des agents économiques qui n’en sont pas créanciers et personne ne sait jusqu’où le respect des contrats pourrait entraîner l’ensemble du système économique.

Du coup, on exige que toutes les banques abandonnent leurs créances, y compris les banques grecques qui n’ont pas les moyens de le faire et qui devront donc être nationalisées avec des capitaux que le gouvernement grec devra encore emprunter. La Grèce est surendettée, mais les financiers internationaux ont spéculé sur sa faillite et aucun homme politique ne veut prendre la responsabilité de leur donner raison. Ce n’est pas le côté immoral de la chose qui retient les hommes politiques, c’est l’absence totale de vision des conséquences de l’opération. Résultat, on sacrifie l’intérêt des Grecs sur l’autel de la finance internationale.

ABANDON « VOLONTAIRE » DE CRÉANCES

Ce n’est pas la seule leçon que l’on peut tirer de ces événements. À la suite des hommes politiques, les médias font une distinction entre les créanciers publics et les créanciers privés. En y regardant d’un peu plus près, il faut faire deux constatations. La première est que l’organisme chargé de négocier pour le compte de tous les « investisseurs » privés - on appelle ainsi aujourd’hui les créanciers - est une simple association à laquelle adhèrent divers établissements qui ne sont pas créanciers de la Grèce et dont tous les créanciers de la Grèce ne sont pas adhérents. On comprend pourquoi l’Élysée convoque régulièrement tous les créanciers français pour leur rappeler qu’ils doivent « volontairement » abandonner une partie, de plus en plus importante, de leurs créances.

La deuxième observation concerne le caractère « privé » de ces créanciers. Si leur statut est bien de droit privé, encore faut-il constater qu’ils n’ont pratiquement plus aucun actionnaire privé direct et qu’ils sont dans l’immense majorité des cas dirigés - surtout en France - par des hauts fonctionnaires sortis des mêmes cénacles que ceux qui dirigent les ministères et les entreprises publiques. Depuis plusieurs années, les investissements en Bourse ne sont plus le fait de quelques particuliers fortunés mais quasiment uniquement de fonds communs de placement, fonds de pension, compagnies d’assurance ou autres investisseurs institutionnels. Peut-on véritablement qualifier de « privées » ces entités anonymes dont l’objet essentiel est de dégager des plus-values à court terme ?

Le cas des créances sur la Grèce révèle bien qu’elles n’ont plus de « privé » que le nom : si elles étaient vraiment privées, elles auraient normalement assuré (sans plus) leurs créances et elles n’auraient rien à craindre d’un défaut de paiement de la Grèce. À l’inverse même, un abandon « volontaire » d’une partie de leurs créances, qui les priverait ainsi du bénéfice de l’assurance souscrite, constituerait au minimum un acte anormal de gestion si ce n’est un abus de biens sociaux !

Une troisième leçon mérite encore d’être tirée. Les représentants de la « troïka » sont arrivés avec la ferme intention d’imposer un nouveau plan d’austérité. Let aux de chômage dépasse pourtant les 20 %, les salaires des fonctionnaires ont déjà été très largement amputés, les pensions de retraite diminuées, le salaire minimum garanti fortement rogné... Du coup, non seulement la Grèce n’a pas retrouvé de marge de manoeuvre supplémentaire pour lui permettre de payer ses dettes, mais elle a même été bien incapable de financer totalement le coût des dites dettes (les intérêts). Vouloir imposer un tour de vis supplémentaire ne permettra pas d’en sortir, bien au contraire. Cela permettra de maintenir la Grèce dans un état de sujétion jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à vendre ses infrastructures, puis ses îles et ses monuments. Qu’un gouvernement et un Parlement se soient prêtés à ce forfait en dit long sur l’aptitude de la démocratie à défendre le Bien commun.

POUR UNE RELANCE DE LA PRODUCTION

Ce qu’il faudrait à la Grèce c’est un plan de relance de la production (pas forcément de la consommation) qui mette les Grecs au travail, leur permettent de vendre et donc de vivre ; un plan qui surtout leur redonne espoir ! Mais cela est incompatible avec une monnaie européenne unique forte, avec la libre circulation mondiale des marchandises - qui est si favorable aux Allemands - et avec les dogmes officiels prônés par toutes les institutions internationales. Pour tout potage, les experts de la « troïka » proposent de libéraliser les pharmacies - tout en proposant de diminuer encore le remboursement’ des médicaments -, les taxis, les notaires... Ce n’est pas cela qui relancera l’économie grecque ni qui permettra au pays de rembourser - si cela est encore possible - une partie de ses dettes. Mais, dans le jargon des experts libéraux, « libéraliser » signifie aussi faire payer par chèque, par virement ou par carte bancaire (et non pas en espèces) de façon à obtenir une « traçabilité » des flux financiers.., et à mieux faire rentrer les impôts. C’est bien pourquoi, s’il est proposé de diminuer le nombre de fonctionnaires et d’en mettre d’autres en « réserve de main d’oeuvre », ce qui permettra de ne leur verser que 6o % de leur salaire, il est aussi prévu d’augmenter le nombre des contrôles fiscaux. Car il ne faut pas se tromper : ce que l’on demande aujourd’hui aux Grecs surendettés, c’est de payer plus d’impôts !

Le plus grave dans toute cette affaire c’est que l’on présente ces mesures comme relevant d’un exercice de solidarité ayant pour but de « sauver » la Grèce. Cette Grèce qui a triché pour entrer dans l’euro, dont les enfants les plus fortunés ont délocalisés leur patrimoine, dont les élites dissimulent leurs revenus... Comme si, dans notre monde vertueux, la Grèce faisait figure d’exception ! Comment peut-on oser appeler solidarité un système qui accroît la misère de ceux qui n’ont déjà plus rien ? On ne sauvera pas la Grèce, ni demain l’Europe, si l’on ne veut mettre en place que des mesures invisibles, inodores et indolores pour ceux qui viennent en aide... surtout pour les « financiers » internationaux qui ont mis leurs biens à l’abri dans des paradis fiscaux et administratifs avec la complicité d’hommes politiques stipendiés.

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