La crise sans fin ?

Jeudi 21 février 2013 // La France

La notion de crise est sans doute la plus présente à nos débats et à nos obsessions quotidiennes. C’est bien sûr la crise économique et financière qui, ces dernières années, nous a plongés dans un climat psychologique d’incertitude et de malaise, mais tout nous indique que le problème est beaucoup plus général puisqu’il implique le tout de la vie sur une planète globalisée et bouleversée.

Partout l’indétermination bouscule les déterminations structurantes, et l’on peine à imaginer un nouvel ordre dès lors que seul le désordre semble présider à toutes les évolutions. Nous n’avons même plus en avant de nous les utopies qui donnaient sens aux périodes de transition et de violence, parce que la modernité a perdu, avec sa boussole, son Nord magnétique. A l’ère de ce qu’on appelle post - ou ultra-modernité ce sont toutes les téléologies (les doctrines fondées sur une finalité de l’histoire humaine) qui ont explosé en vol. Il n’y a plus de philosophie de l’histoire, parce que le temps n’est plus le vecteur : obligé du progrès. Même si la puissance faustienne de la science et de la technique persiste, ce n’est plus en fonction d’un projet commun ordonné mais de volontés de puissance erratiques.

Tout cela que nous ressentons plus ou moins confusément, il fallait bien qu’un regard philosophique s’en empare pour en percevoir et mesurer l’amplitude et la signification. Myriam Revault d’Allonnes était d’autant plus préparée à cette tâche qu’elle se situe intellectuellement au coeur des interrogations de la philosophie politique contemporaine, dont elle analyse sans relâche les remous internes, à l’épreuve des énigmes qui ne cessent d’apparaître sur la scène sociale. Sa discipline propre ne la laisse pas sans moyen d’investigation pour saisir la complexité du phénomène. Ce n’est pas rien d’avoir toute la mémoire philosophique derrière soi, même si cette mémoire se trouve happée par l’inconnu. L’historienne de la pensée peut saisir les différences significatives entre les époques, y compris celle de la Grèce classique où la krisis associe la sémiologie médicale à la phase du jugement et de la décision. L’ambivalence du concept joue en faveur de la positivité, car de la maladie on peut émerger à nouveau vers la santé. De l’incertitude d’une situation qui se défait ou se détériore peut jaillir le jugement salvateur qui va permettre le rebond et le renouveau. Mais justement, la différence la plus marquante avec aujourd’hui tient dans le fait que désormais la crise phagocyte le diagnostic et la décision, car elle est sans fin. Notre philosophe parle ainsi d’un temps sans promesses, au rebours des lendemains qui chantent. C’est à ce point que même les forces du changement font preuve d’une étrange impuissance à agir sur le cours des choses. On désigne comme une « immobilité fulgurante » cette situation où « tout semble changer de manière frénétique alors qu’en réalité rien ne bouge dans un monde pétrifié et immobile. » La dévalorisation du politique n’est pas pour rien dans ce sentiment de l’inexorable. La puissance publique est devenue purement réactive : « Réaction aux mouvements des marchés financiers, aux bouleversements écologiques, aux mutations sociétales et culturelles. »

On ne saurait attribuer la cause de tels processus aux seuls déterminismes externes, ceux qui induisent l’accélération des phénomènes et la folle pulsion des circuits financiers. C’est la modernité elle-même qui s’est livrée à sa course aveugle, en dissolvant tous les repères de la certitude : « Cette dissolution se traduit par une triple rupture ou une triple crise : crise des fondements, crise de la normativité, crise de l’identité. » Claude Lefort a été le théoricien le plus conséquent d’une démocratie a jamais incertaine et indéterminée. C’était la conséquence du refus d’une tradition normative et d’une sorte de terreur théologique médiévale (dont il y aurait lieu de discerner la réelle portée au-delà des fantasmes). Mais Tocqueville l’avait déjà compris : « La trame des temps se rompt à tout moment et le vestige des générations s’efface. On n’oublie aisément ceux qui nous ont précédés, et l’on n’a aucune idée de ceux qui vous suivront. Les plus proches seuls intéressent. »

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Myriam Revault d’Allonnes s’enferme elle-même dans le désenchantement et la résignation. Déjà s’efforcer de penser unes question difficile, c’est la défier en refusant de se laisser aller à un face-à-face hypnotique. D’ailleurs les ressources philosophiques ne manquent pas pour surmonter la difficulté considérable qui consiste à briser cette sorte de cade d’acier qu’impose la crise sans fin. Mais ce n’est pas vers un dénouement qu’elle se dirige, c’est plutôt une posture morale qu’elle préconise. A l’image d’un Michel Foucault, qui entendait « prendre une certaine attitude à l’égard de ce mouvement perpétuel, tenter de ressaisir ce qu’il y a d’éternel dans le moment présent. » Cela m’a remis en tête le portrait que son ami Paul Veyne avait fait de l’auteur des mots et des choses, comme d’un samouraï d’un style inédit qui voulait créer un style et donc une esthétique personnelle à l’encontre d’un nihilisme existentiel : « Être moderne, ce n’est pas s’accepter soi-même tel qu’on est dans le flux des moments qui passent ; c’est se comprendre soi-même comme objet d’une élaboration complexe et dure. » L’intérêt de Foucault pour Baudelaire serait à reconsidérer, car c’est le poète qui s’est le plus résolument confronté aux apories de la modernité, dans une attitude critique où il se retrouvait plus proche des réactionnaires que des révolutionnaires du XIXe siècle.

Mais déjà avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait eu la protestation d’Edmund Husserl se refusant d’acquiescer à l’écrasement positiviste. C’était un sursaut à l’encontre de la réification du monde pour retrouver la valeur de l’existence humaine. C’est dans cette même ligne qu’il faut recevoir une autre référence importante de Myriam Revault d’Allonnes : Hannah Arendt, qui conclut d’ailleurs significativement cette réflexion. L’intérêt de cette interprète majeure du XXe siècle est d’avoir tenu ferme sur l’exigence philosophique qui ne saurait nous retrancher de l’héritage patrimonial, tout en ne fuyant pas les ruptures qui font que ce monde est toujours déjà hors de ses gonds ou sur le point d’en sortir. Il s’agit de prendre très au sérieux cette perturbation qui remet tout en cause, en tentant d’apporter des réponses inédites à élaborer dans la peine. C’est qu’il y a sans aucun doute une formidable chance à se retrouver démuni devant un tel obstacle qui oblige à découvrir les profondeurs inattendues d’une question qui désoriente les réponses et suscite une telle aventure de l’esprit. L’idée de crise est donc à reprendre de toutes les façons, pas forcément conceptuelles, car grâce au détour des métaphores nous sommes renvoyés à sa complexité la plus rebelle à partir de notre expérience toujours problématique.

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