Mediapart

La « corruption à bas bruit » des policiers de Vénissieux.

Par Louise Fessard.

Mardi 29 avril 2014 // La France

En septembre 2012, treize Lyonnais, dont sept policiers et deux délégués du procureur, étaient interpellés dans une affaire de corruption présumée. À l’heure des comptes, le dossier révèle une « corruption à bas bruit » de certains policiers, mais surtout la manipulation d’un des témoins sous X à l’origine de l’affaire.

Le 11 septembre 2012 à l’aube, treize Lyonnais sont interpellés dans une affaire de corruption présumée. Parmi eux, sept policiers de l’agglomération lyonnaise et deux délégués du procureur. Les fonctionnaires, dont quatre en poste au commissariat de Vénissieux, sont soupçonnés d’avoir rendu des services à une famille de Vénissieux, dont deux frères possédaient un lourd casier judiciaire. C’est même le Raid, qui vient à 6 heures du matin cueillir dans sa villa de Saint-Didier-au-Mont-d’Or, l’aîné de la famille H., gérant d’une société de discount en matériel électroménager.

Un an après la mise en examen pour corruption, trafic d’influence, association de malfaiteurs et trafic de stupéfiants du commissaire Neyret, l’ex-numéro deux de la PJ lyonnaise, la presse démarre en trombe sur cette nouvelle affaire de corruption. 

Aujourd’hui, l’instruction touche à sa fin, selon le parquet lyonnais. « Il faudra faire le point sur l’ensemble des éléments avec un œil objectif pour voir ce qui tient ou pas », nous explique-t-on. Traduction : malgré l’importance des moyens utilisés (écoutes, filatures, balise et surveillance en hélicoptère), certaines accusations de corruption risquent fort, à défaut de contreparties clairement identifiées, de tomber. « Les dossiers de corruption partent souvent très fort, mais on sait que ce sont des dossiers toujours difficiles judiciairement », reconnaît-on au parquet de Lyon. Surtout lorsque surgissent des soupçons de manipulation d’un des témoins sous X à l’origine de l’affaire.

Le 11 août 2011, un informateur, « partenaire régulier » de la sûreté départementale lyonnaise et enregistré au bureau central des sources, passe à l’hôtel de police de Lyon. Il livre quelques révélations fracassantes à un major. La déflagration est immédiate : le procureur de Lyon ouvre, le jour même, une enquête pour trafics de stupéfiants, corruption, vols et trafics d’influence.

À nouveau entendu sous X, le témoin dénonce la corruption d’un équipage de policiers du groupe de sécurité de proximité (GSP) de Vénissieux, accusés de protéger une famille de trafiquants de drogue, « une des plus puissantes de la commune ». « Selon la rumeur de l’époque, lorsque ces policiers procédaient au contrôle de jeunes du quartier porteurs de cannabis, le produit et le cas échéant l’argent étaient confisqués et les jeunes étaient relâchés sans autre forme de procédure », rapporte le major de police qui l’entend. Selon son indic, l’équipage de la « Golf 4 » protégeait cette famille B. en l’avisant des personnes faisant l’objet d’enquête, des dates des opérations de police, et en leur fournissant des informations issues des fichiers de police « aux fins de localiser des concurrents, ennemis ou mauvais payeurs ».

Et ce, en échange « d’enveloppes d’argent » remises au chef de groupe, un brigadier-major, « à l’occasion de contrôles routiers bidon ». Selon le témoin anonyme, deux policiers auraient même été invités à Monaco où l’un des frères B. aurait « fêté son deuxième million d’euros (…) comme il est de coutume dans le milieu des trafiquants de stupéfiants ». Un deuxième témoin sous X confirme la plupart des accusations.

L’enquête est confiée dans le plus grand secret à un petit groupe d’enquêteurs de la brigade des affaires générales (BAG) de la sûreté départementale. L’inspection générale de la police nationale (IGPN) ne sera co-saisie que quelques mois avant les interpellations. Pour des raisons bêtement matérielles, selon le parquet : « La délégation de Lyon n’a pas les moyens de mener des enquêtes de cette ampleur. » « C’est la queue de comète de l’affaire Neyret, ils ont voulu prouver qu’ils étaient capables de faire eux-mêmes le ménage dans la police lyonnaise », analyse un proche du dossier, effaré par la dimension qu’il a prise.

Le patrimoine des agents du GSP de Vénissieux est scruté, leur téléphonie épluchée. Sans grand résultat : aucun enrichissement personnel, ni contact téléphonique direct avec la famille B., n’est constaté. Mais en examinant les fadettes de leurs collègues, les enquêteurs tombent sur des contacts fréquents avec Assin H., 44 ans. Il fait partie d’une autre famille de Vénissieux, dont deux des quatre frères sont « très défavorablement connus des services de police ». Mais pour des faits plus mineurs, aucun n’ayant jamais été mis en cause pour des trafics de stupéfiants.

Exit les soupçons liés aux trafics de stupéfiants de la famille B. à l’origine de l’affaire. Ceux-ci sont évacués dans une information judiciaire disjointe, ouverte le 10 décembre 2012 et menée depuis sans tambours, ni trompettes. Le dossier est toujours en cours et plusieurs interpellations ont eu lieu, assure sans plus de commentaires le parquet de Lyon.

Cette fois, la nouvelle piste semble plus fructueuse. Assin H. est bien plus bavard et moins prudent au téléphone que les frères B. Ses coups de fil aux policiers de Vénissieux sont quasi quotidiens. Et le train de vie de son frère aîné, Miloud H., 46 ans, qui a fait fortune grâce à son négoce de matériels électroménagers déclassés, intéresse les enquêteurs. Ex-président de l’AS Minguettes, client régulier du casino Le Lyon Vert, ne dédaignant pas les week-ends à Saint-Tropez, l’enfant de la cité des Minguettes affiche sa réussite. Les voitures de luxe défilent, l’argent liquide aussi.

Lors des perquisitions au siège d’une de ses sociétés en litige avec Samsung, 353 840 euros en espèces appartenant à son associé, Jacques O., un ancien compagnon de service militaire, sont découverts. Ce qui vaut aux deux associés d’être également mis en examen pour abus de confiance, abus de biens sociaux et recel. Et voilà comment, à défaut de trafiquants de drogue, Miloud H. s’est retrouvé soupçonné d’être à la tête d’un réseau de corruption visant à protéger ses frères de la justice. Les enquêteurs photographient sa villa depuis un hélico de la gendarmerie et se penchent sur ses feuilles d’impôts.

Répondre à cet article