La chute de Kadhafi.

Lundi 7 mai 2012, par Yves LA MARCK // L’Afrique

Drapeau de FranceLa chute de Kadhafi a marqué la fermeture du Sahara où nous sommes ramenés à cinquante ans en arrière, au moment de la perte du Sahara français.

Alors que l’on commémore (en catimini) le cinquantenaire de la signature des accords d’Evian le 18 mars 1962 et de leur approbation par référendum en France le 8 avril suivant avec 90 % de oui, on omet de rappeler que les négociations avaient achoppé pendant plusieurs mois sur le statut des ex-départements sahariens. De Gaulle refusait d’abandonner purement et simplement le Sahara au nouvel Etat algérien. Il sauva pour cinq ans les quelques bases nécessaires à la poursuite des essais nucléaires et obtint la garantie temporaire des contrats pétroliers mais il dût céder sur la souveraineté. Fini le rêve saharien commencé en 1903 avec Laperrine et ressuscité dans les années cinquante par la découverte du pétrole d’Hassi Messaoud.

Kadhafi reprit cette ambition d’un empire des sables du Sahara occidental à l’Érythrée, de la Mauritanie à Djibouti, un territoire grand comme dix fois l’hexagone, gardé hier par quelques compagnies méharistes. Qui se souvient que l’épopée Leclerc avait valu à la France en 1946 un mandat sur le Fezzan (la Tripolitaine étant sous mandat italien et la Cyrénaïque sous mandat britannique) qui ne fut évacué par l’armée française qu’en 1957 ? Si dans la nouvelle Libye, Benghazi reprend son autonomie, qu’en sera-t-il du Fezzan ? Peut-on,y concevoir l’amorce d’un Etat touareg ? Comme au Darfour, les arabophones veulent en chasser Toubous et Touaregs pour se réserver les ressources minières et pétrolières.

C’est tout le problème des Sahara qui se retrouve posé dans son étendue géographique. I1 était difficile à la France des années 1960 de sauvegarder un ensemble saharien autonome sinon indépendant sans accès à la mer. L’Algérie en fournissait un. Kadhafi aussi. La fermeture de ces deux exutoires ne laisse guère d’alternative aux habitants. La voie de passage redeviendrait une barrière avec fixation des nomades touaregs et ses conséquences dramatiques sur l’unité des États enclavés que sont le Mali (confer le coup d’État du 22 mars), le Niger et le Burkina Faso. Pour recréer un accès extérieur, il faudrait rouvrir la question sahraouie, résolue par le Maroc d’Hassan II. Rabat ne le permettra jamais. À défaut, il ne reste plus que la Mauritanie. Ce n’est pas par hasard que s’y est réfugié Abdallah Senoussi, chef des services secrets de Kadhafi, mais surtout l’un des principaux architectes du projet de Grand Sahara, fidèle en cela à la tradition de sa confrérie, la Senoussiya. Nouakchott pourrait donc bien être la prochaine capitale à être déstabilisée par l’onde de choc de la chute du régime libyen.

Yves Lacoste a bien analysé les illusions géopolitiques qui se cachent derrière une comparaison entre les deux grandes zones désertiques que sont le Sahara et le Turkestan. (1) Que l’on considère par exemple les Touaregs et les Pachtounes ! À se focaliser exclusivement sur les cellules terroristes se’ réclamant d’Al Qaïda, au Sahara l’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique), on en oublierait la réalité du peuplement touareg. C’est le pourrissement de la situation intérieure qui explique les collusions contre-nature entre les populations nomades traditionnelles et les terroristes islamistes. Le Mouvement National pour l’Azawad (MNA) avait averti de ce risque le régime de Bamako.

La réponse ne saurait être, comme en Afghanistan, la militarisation - et l’américanisation ou otanisation - de l’espace saharien selon les modalités de la lutte antiterroriste. C’est ce qu’espèrent les pouvoirs en place pour refuser la négociation avec les populations nomades en voie de sédentarisation. Les Touaregs revendiquent certes leur territoire historique, d’ailleurs relativement restreint, mais ils savent que ceci ne correspond absolument plus aux données socio-économiques de l’ensemble saharien. Il ne peut être question que d’une organisation nouvelle, transfrontalière, des régions sahariennes.

Après l’OCRS (Organisation commune des régions sahariennes) de 1957, et la CESA (Communauté des États sahélo-sahariens) de Kadhafi, il est temps de mettre en chantier une nouvelle organisation sous-régionale. Mais avec qui ? La France peut ici retrouver un rôle de facilitateur, difficile mais exaltant.

Hérodote n° 14, 3 trimestre 2011, « Géopolitique du Sahara », prix franco : 24 €.
Yves Lacoste, à la recherche d’un centre pour ordonner ce heartland, comme Moscou J’était pour l’Asie centrale, en appelait pour le Grand Sahara à l’Egypte. C’est une option improbable à ce jour.

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