Côté cuisine.

La chasse aux voix du second tour.

Vendredi 30 mars 2012 // La France

Selon les sondages, et sauf surprise, le second tour de l’élection présidentielle devrait opposer Nicolas Sarkozy à François Hollande. Chacun des deux camps s’attelle déjà à engranger le maximum de voix pour remporter la victoire finale.

En matière cynégétique, la chasse est autorisée de septembre à février (hors nuisibles). En période présidentielle, la chasse aux voix du second tour commence dès les dernières candidatures déclarées, c’est-à-dire en février, pour s’intensifier avant le premier tour, puis entre les deux tours. Cette véritable battue, accompagnée d’un formidable battage médiatique, atteint officiellement son terme lors du dernier meeting qui se déroule le vendredi précédent le second tour. En l’espèce, ce sera le vendredi 4 mai 2012.

D’ici là, tous les coups vont être permis pour les deux prétendants à l’Elysée. Ils vont multiplier les séductions, à droite, à l’extrême droite, au centre, à l’extrême centre, à gauche et à l’extrême gauche.

Au premier tour, les électeurs se font plaisir en choisissant le candidat le plus proche de leurs convictions. Au second, le choix est naturellement plus restreint puisqu’il n’en reste que deux. Le vote s’effectue le plus souvent par défaut. C’est exactement ce que montrent les récents sondages pour l’élection de mai prochain. Au second tour, de nombreuses voix devraient se reporter sur François Hollande par rejet de Nicolas Sarkozy. Ainsi, 63 % des électeurs de François Hollande voteraient pour lui, au second tour, avant tout parce qu’ils ne souhaitent pas que l’actuel locataire de l’Élysée soit réélu. Ce qui veut dire que le vote d’adhésion en faveur du candidat socialiste ne dépasse pas 37 % ! En revanche, 53 % des votes pour Nicolas Sarkozy en mai prochain s’effectueraient parce que les électeurs souhaitent sa victoire.

FAIBLE RÉSERVOIR

Bien que les sondages soient aujourd’hui favorables à François Hollande, ce dernier reste conscient que rien n’est joué. Certes il est crédité d’un score oscillant autour de 57-60 % au second tour (30 % au premier tour) s’il venait à être opposé à Nicolas Sarkozy. Il est surtout conscient que le total des voix de gauche au premier tour n’atteint que 40 %. La tâche est plus ardue encore pour Nicolas Sarkozy qui, crédité de 26 % au premier tour, ne dispose que d’un faible réservoir de voix, environ 3 %, pour un total d’environ 29 % de voix de droite.

Il est presque acquis que plus de 75 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon (Parti de Gauche - 8 %estimés) reporteront leurs voix sur Hollande, qu’environ 20 % s’abstiendront et que le solde s’égarera chez Nicolas Sarkozy. De même, il est probable que les deux-tiers des voix de l’écologiste Éva Joly (environ 3 à 4 % estimés) iront au second tour vers le candidat PS, qu’environ 25 % se positionnera sur le candidat de droite et que le reste s’abstiendra.

Le rapport de force droite-gauche pour les votes sûrs s’affiche donc à environ 30-40. Par conséquent, il va falloir que le candidat PS et le président sortant séduisent les 30 % de voix restantes, celles des électeurs de François Bayrou (environ 13 %) et surtout ceux de Marine Le Pen (environ 18 %). François Hollande a raison quand il affirme que le président-candidat chasse sur les terres du Front national. En effet, en 2007, les voix frontistes se sont nettement plus reportées sur Nicolas Sarkozy que les voix centristes. Ce fut d’ailleurs le meilleur report de voix de l’extrême droite vers la droite depuis 1988. Concrètement, Sarkozy avait rallié, il y a cinq ans, l’électorat du père de Marine Le Pen à plus de 6o %, laissant à Ségolène Royal environ 15 % et à l’abstention environ 25 %. Aujourd’hui, les électeurs du Front national se positionnent différemment. Les sondeurs n’envisagent qu’un report plus faible vers Nicolas Sarkozy : entre 35 et 40 %. Seuls 20 à 25% des voix de Marine Le Pen iraient à François Hollande, les 35-40% restant se focalisant sur une abstention sans doute « rageuse ».

C’est ce qui explique que Nicolas Sarkozy durcisse actuellement son discours en proposant un référendum sur l’immigration et un autre sur le thème de l’assistanat (droits et formation des chômeurs), deux thèmes très proches des préoccupations des Français et des électeurs du Front national. Il sait que l’élection se jouera une fois de plus à l’extrême droite. Car les voix qui lui manquent à droite le pénalisent durement : environ 4à 5 % pour le résultat final.

NOUVEAU RECORD ?

Nicolas Sarkozy sait aussi qu’il ne peut pas compter sur les militants et sympathisants de François Bayrou qui l’avaient déjà boudé en 2007. A cette époque, les votants du candidat UDF (devenu MoDem) s’étaient répartis à parts égales entre Sarkozy et Royal (40-40), 20 % se réfugiant dans l’abstention ou la retrouvant. Pour 2012, la donne a changé en défaveur du chef de l’État. La proportion, toujours stable depuis des semaines, s’établit à 40 % (Hollande), 30 % (Sarkozy) et 30 % (abstention). Cette tendance devrait faire perdre au moins 2 points au chef de l’État. Et ce qui, en 2007, fut le plus mauvais report des voix du centre vers la droite depuis 1965 risque de devenir un nouveau record !

PIED DE GRUE

Cette chasse aux voix concerne aussi et surtout l’immense réservoir des abstentionnistes qui constituent aujourd’hui le premier parti de France : lors des trois dernières consultations (Européennes 2009, Régionales 2010 et Cantonales 2011), la moyenne des « pêcheurs à la ligne » a atteint 48 % des inscrits ! Et même si traditionnellement, le taux d’abstention à la présidentielle oscille régulièrement entre 15 et 20 % au second tour, le nombre d’électeurs potentiels constitue un réservoir non négligeable : entre 6,5 et 8,6 millions de suffrages. En récupérer une partie, ne serait-ce que 10 % (650 à 800 000 voix) peut faire la différence.

En matière de report de voix, il importe donc de convaincre et de bien calculer. Toutes les voix comptent. Le clan socialiste en sait quelque chose. En 1981, il avait remporté une victoire qui était loin d’être acquise sur le papier. La droite pesait environ 46 % des voix contre 41 % pour la gauche. C’était sans compter sur Jacques Chirac qui, battu au 1er tour (18 %, plus de 5 millions de voix) avait appelé les membres du RPR à voter Mitterrand pour barrer la route de VGE ! Mitterrand l’a emporté avec un million de voix d’avance. A contrario, Ségolène Royal n’a pas su rallier les voix centristes en 2007 bien qu’elle fit le pied-de-grue au pied de l’immeuble de François Bayrou pour lui proposer un pacte qu’il refusa aussi nettement qu’intelligemment.

Dans toutes les configurations depuis 1965 (à l’exception peut-être de 2002), le report des voix a constitué la clé du second tour de l’élection présidentielle. Là encore, les appels à voter pour l’un ou l’autre des deux finalistes se négocieront, se monnaieront, parfois au prix fort : un ralliement ou parfois une trahison au prix d’un poste ministériel, d’un perchoir, d’une ou plusieurs circonscriptions... Car finalement, « la trahison est une question de dates »...

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