La braise et le souffle.

Mercredi 4 septembre 2013 // La France

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ENQUÊTE : Éclectique, bigarrée, bariolée, l’étonnante Manif pour tous a réussi l’exploit de fédérer une France que rien n’avait su rassembler depuis un demi-siècle.

Si l’on avait demandé à un grand peintre ou à un grand sculpteur d’illustrer cet incroyable réveil de la France auquel nous assistons depuis presque un an, sa composition aurait certainement dévoilé, entre diverses beautés féminines, une figure à la fois plus douce et plus forte que les autres. Non pas une Liberté guidant le peuple comme chez Delacroix, mais une forme d’Athéna moderne, une allégorie de l’intelligence, le front vers l’horizon et la main sur une tablette numérique... Si personne n’avait pu voir venir une telle fronde populaire - la plus puissante depuis un demi-siècle - c’est que personne ne voyait comment elle se ferait. Comment elle prendrait vie, comment elle s’articulerait, comment elle s’incarnerait. Et pour quelle cause ? En s’en prenant directement à la famille, le gouvernement SOCIALISTE a touché la France au coeur.

La réaction que l’on connaît, miraculeuse, a suivi. Un miracle qui a ses artisans, et même ses millions d’artisans. La Manif pour tous au départ, c’est quoi ? Presque rien : un collectif mené par Guillaume de Prémare, Ludovine de La Rochère, Frigide Barjot, qui partagent dès l’élection de Hollande une certitude : le combat contre le mariage homosexuel doit avoir lieu mais sur les bons terrains : apolitiques, aconfessionnels, non homophobes, puisqu’autour tout est miné. Un positionnement extrêmement adroit, qui a permis le déploiement à travers toute la France d’un mouvement sans précédent, où le peuple, tout âge confondu, s’est pleinement retrouvé, où la force de sa singulière intelligence a pu enfin s’exprimer.

DÉBUT CHAOTIQUE

L’histoire commence le 5 septembre dernier, lorsque « l’Humanité durable » de Frigide Barjot réunit une quarantaine d’associations qui n’arrivent pas à s’entendre malgré leur opposition au projet de « mariage pour tous ». L’idée de créer une coordination émerge, lorsque Civitas annonce quelque jours plus tard une manifestation indépendante le 18 novembre. « Le tour confessionnel de Civitas n’avait rien à voir avec notre argumentaire moral basé sur le droit de l’enfant et la défense de la Cité ; il risquait même de nous bloquer. On sentait que le premier qui organiserait un rassemblement emporterait la partie. Il y avait un frémissement, une envie de battre le pavé », commente Guillaume de Prémare, futur président. Du coup, sous le vocable de « Manif pour tous », Brigide Barjot annonce une autre mobilisation, la veille. Mais les associations n’y croient pas et désertent les rangs. Elle compte tout de même sur le récent soutien d’Albéric Dumont, un UMP rodé aux grande manoeuvres, organisateur de la « Marche pour la vie » depuis cinq éditions. En quinze jours, il enrôle plus de mille bénévoles. Montée à toute allure et de façon assez artisanale, la manifestation parisienne du 17 novembre s’avère être un franc succès, rassemblant, contre toute attente, plus de 150 000 personnes. En province, des initiatives du même ordre aboutissent à des démonstrations de force, comme à Lyon, l’autre ville fer de lance, où la « marche solidaire » attire plus de 30 000 opposants, ou encore à Nantes.

Le code civil est brandi et le pacte républicain ressassé. Voilà de quoi calmer les laïcopathes. L’oeuvre de Brigide Barjot, la mise en scène des positionnements idéologiques du collectif fait mouche et infuse doucement les médias. Le large spectre balayé par les différentes associations organisatrices permet d’avancer à pas de velours sur l’échiquier mortel du politiquement correct. C’est « Plus gay sans mariage » de Xavier Bongibault pour « faire tomber la présomption d’homophobie », « Fils de France » pour la caution musulmane, etc. Il faut jouer fin lorsque le moindre faux-pas mène à la condamnation publique. Civitas se met à endosser malgré lui le rôle de paratonnerre, de même que les différents groupuscules « d’ultra-droite » régulièrement montrés du doigt.

Le mouvement se structure. Tugdual Derville d’Alliance Vita se rallie à la cause, apportant son savoir-faire et un réseau puissant, qui fait merveille croisé avec celui des AFC. Courant décembre, les ponts avec la province sont jetés. Baudouin de Saint-Seine, ancien coordinateur national de la Manif pour tous, détaille la mise en place progressive d’un organigramme redoutablement efficace : « À la tête se trouve le comité de pilotage, constitué des décideurs et des leaders des principales associations. Il met en place la stratégie générale. Sa mise en musique s’effectue grâce à deux relais. D’un côté, les « pôles métiers », constitués de 22 équipes, soit en moyenne 160 personnes, réparties par activités spécialisées, comme l’audit, le droit, ou la finance, dont l’objectif est de servir l’organe national. La communication, le marketing, le lobbying politique occupent la majeure partie des effectifs. De l’autre, les réseaux « mobilisations nationales », découpés suivant le schéma administratif province - région - département - ville, et dirigés par des correspondants, chaque niveau ayant une équipe et un rôle précis. On trouve par exemple, dans chaque département, un responsable de la presse, de la logistique, des transports etc. Au total, cela représente 800 permanents en province, et en période de manif, entre 50 000 et 80 000 personnes. »

LA MACHINE BLEU-BLANC-ROSE

Tractage, collage, chaînes de courriels, le travail sur le terrain opéré par les milliers d’anonymes se met à payer. Les élus se font plus présents ; encouragés par les évêques, de nombreux prêtres incitent leurs paroissiens à participer. La manifestation du 13 janvier marque un tournant. « La mobilisation a alors littéralement explosé. On s’est retrouvé submergé par les demandes, 37 bus ont été remplis en quelques jours », témoigne Louis Ronssin, président du collectif du Calvados. Même constat à Lyon où les inscriptions s’envolent, ou dans l’Oise, où l’on se met à remplir un car par jour. Résultat, trois immenses cohortes ceignent Paris jusqu’au Champs-de-Mars. Le positionnement bleu-blanc-rose et les slogans décalés de Brigide Barjot ont achevé de séduire une jeunesse très concernée par le fond du débat en lui prouvant que son combat n’était pas ringard : « Les jeunes se sont rassemblés parce qu’ils ont pris conscience que de leur engagement pouvait dépendre l’évolution de la filiation. Ils se sont sentis responsables de la prochaine génération », résume Anne Barthélémy, coordinatrice des Pays de la Loire.

À partir de là, la machine est lancée. Les erreurs répétées de l’adversaire ne font qu’amplifier la révolte jusqu’au rassemblement du 26 mai. Trucages des chiffres, airs dédaigneux d’un Manuel Valls qui joue au grand homme, mépris total du peuple par le désaveu d’une pétition d’opposants comptant 700 000 signataires, lâcheté de Hollande refusant de recevoir le collectif, gazage scandaleux des manifestants le 24 mars, traquenards policiers, jusqu’à la condamnation arbitraire de Nicolas Bernard-Buss... Les bonnes volontés affluent d’elles-mêmes, écoeurées par un tel spectacle. Le siège intensifie alors ses relations avec sa base. Des journées de formation réunissant les cadres des départements ont lieu et uni émulation entre les villes apparaît.

Les sites Internet Manif pour tous fleurissent, les réseaux sociaux, au coeur de la communication générale, tournent à plein régime : « On a mis une génération entière sur Tweeter ! », s’amuse Baudouin de Saint-Seine. Une cellule de mères de familles chargées de diffuser les messages est même créée pour l’occasion... Le mouvement trouve parallèlement un équilibre financier qui lui permet d’avancer en toute indépendance. Les frais des mobilisations - environ 700 000 euros pour chaque soulèvement parisien - sont couverts par les dons des participants et des mécènes privés, ainsi que par le « marchandising ». Cette liberté, sur laquelle achoppe pour le moment les partis politiques, fait toute la force de la Manif pour tous : elle est devenue une véritable entreprise, avec sa marque, ses logos, ses produits dérivés.

FLAMME COLLECTIVE

C’est sans doute l’une des clés de l’extraordinaire implication de la jeunesse : partout ses initiatives sont encouragées. Là où le monde du travail la rabroue souvent à des tâches subalternes, lorsqu’il lui ouvre enfin ses portes, on lui confie directement les commandes dans une grande variété de domaines professionnels. D’où peut-être cet enthousiasme, cette ferveur, cette créativité qui accompagne les différents happenings et les accueils de ministres. « On nous laisse libre d’organiser ce que bon nous semble. Et vu qu’ils n’ont pas cédé, on s’est juré de devenir leur pire cauchemar ! », nous lance bravache un organisateur. En fait, le coup de génie de la Manif pour tous, c’est d’avoir su retisser des liens entre des gens qui avaient fini par se perdre de vue, d’avoir ranimé cette flamme collective, cette intelligence commune que d’aucuns se réjouissaient d’avoir étouffée après des décennies de manigances sociétales. Beaucoup ont découvert la joie simple d’agir avec d’autres, dans un même but. Ils se sont trouvé des amis.

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