La balance et le Glaive.

Mercredi 9 mai 2012, par Jacques TREMOLET // La France

La campagne électorale battait son plein. Le jeu des sondages alimentait nos rêves de joueurs de tiercé. À quand l’ouverture des jeux sur les candidats, leur ordre d’arrivée au premier tour, les prévisions pour le second ? Si la Française des Jeux se saisissait de l’opportunité, peut-être pourrait-elle rembourser les frais de campagne et décharger un peu le budget de l’État de ces dépenses pharaoniques parleur montant, non point par leur objet, car Pharaon, au moins, a laissé des tombeaux. Donc la campagne électorale battait son plein quand un tueur motorisé l’interrompit, de façon sanglante et immédiate.

Silence. Suspension des meetings. Fin des défilés rétro de la Bastille pour Mélenchon, avec drapeau rouge, faucille et marteau, chant de l’Internationale, sans aucune réserve, crainte, pudeur, souvenir, remords pour les centaines de millions de morts violentes qui, maintenant, escortent ces chants et ces emblèmes. Stop, tout le monde se tait. La réalité est là, en face.

Connaissant les forces de police mises en branle pour arrêter ce tueur fou, il ne m’étonne pas qu’elles aient fait preuve, malgré tout ce qu’on a dit, d’une efficacité redoutable. Le tueur a été tué. Mort non voulue.., ou voulue peu importe. La sanction est tombée, évidente pour tous. Il aurait été arrêté, les armes à la mains, qu’aurait-on fait ? Demain le cas se reproduit comme il est probable, que se passe-t-il ? La sanction ? Réclusion criminelle à perpétuité ? Ou peine incompressible ? Période de sûreté de trente ans... ? C’est le maximum.

Si ce tueur a vingt, vingt-cinq ou trente ans, il sort, au plus tard, à cinquante, cinquante-cinq ou soixante ans... le temps de régler quelques comptes, encore, avant d’en finir. Et puis, qui ne voit ? Qui ne sent que la prison, même la prison à vie, ne venge pas une offense si grave faite à la vie innocente ?

Alors ?

Alors il faut convenir que le législateur doit rendre à la justice, l’arme qui accompagne la Balance, c’est-à-dire le Glaive. Sans le Glaive, la Balance est un symbole dérisoire. Les juges disent le droit. Ils condamnent le coupable, mais ils ne peuvent pas aller au bout ultime de leur condamnation, celle qui serait juste, parce qu’il leur manque la peine d’où procèdent toutes les autres, qui est la peine de mort. Nos juges des cours d’assises et des juridictions suprêmes portent une robe rouge. Cela ne signifie pas qu’ils sont des martyrs. Cela signifie que leur fonction leur a conféré le pouvoir redoutable de taire couler le sang.

Le Glaive exécute la décision de la Balance.

En leur enlevant le caractère de la haute justice, le législateur a soulagé les juges d’un grand poids. Il leur a enlevé une lourde responsabilité et, sur le moment, de façon presqu’unanime, la foule a applaudi. La justice ne fait plus couler le sang. C’est un immense progrès. Seuls les assassins utilisent encore la peine de mort. Les juges, non.

À l’expérience, avec plus de trente ans de recul, il est temps de faire un bilan. La peine de mort, disait-on, n’était pas exemplaire... mais la crainte de la prison, même à vie, l’est encore moins.

La peine de mort n’a jamais empêché le développement du crime.., mais l’angoisse, aujourd’hui, c’est la récidive, et tout l’effort législatif pour prévenir la récidive n’enlève pas cette évidence, qui est l’efficacité certaine, absolue et définitive, de la peine de mort pour empêcher la récidive.

Et puis, il y a, plus profond que ces arguties, le sentiment de la justice, le besoin irrépressible, qui jaillit du coeur de l’homme, victime directe ou simple spectateur de l’horreur commise ! L’institution judiciaire doit ordonner, rationaliser, éclairer et purifier ce sentiment. Car la foule, émue et aveugle, tue sans discernement. Mais elle ne peut ni le méconnaître, ni l’éteindre.

Nous sommes en campagne électorale. L’heure est au bilan, donc à l’interrogation. Que nos futurs dirigeants s’interrogent, librement, calmement, raisonnablement, sur cette grave question. Le Président de la République, dépositaire du Droit de grâce, est aussi, en dernière analyse, le grand Juge... non pas dans la Constitution, mais dans le coeur des justiciables.

À lui de prendre ses responsabilités.

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