Politique Magazine

La VIe République mort-née.

Par Christian Tarente

Lundi 24 septembre 2012 // La France

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Drapeau de FranceLes projets réclamant l’avènement d’une Vle République, qui ont longtemps fleuri dans notre paysage politique, ont été remisés au placard. Arnaud Montebourg, chargé, de sa main de fer, de notre redressement productif », a dû reporter à des jours meilleurs le redressement de nos institutions dont il s’est fait naguère le chantre ». On ne saurait le lui reprocher : à quoi bon abattre une Ve République qui n’est plus que l’ombre d’elle-même ?

Sans doute certains n’en ressentiront-ils nulle peine, mais le fait est assuré : le général de Gaulle ne doit pas cesser de se retourner dans sa tombe en voyant ce que sont devenues les institutions par lui mises en place. En apparence, la Ve République s’en sort pourtant bien : elle atteint l’âge - canonique pour une constitution française - de 53 ans. Elle a, certes, encore un effort à faire pour rattraper les 69 ans de la IIIe République, mais elle distance largement ses autres soeurs républicaines ou impériales, jamais parvenues à fêter leurs 20 ans.

Cependant, les choses sont claires : nos institutions n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’avait voulu en faire le général de Gaulle, au moins dans leur dimension essentielle : l’indépendance du chef de l’État à l’égard des partis. Cette indépendance est morte.

Sans nul doute, en instituant en 1962 l’élection présidentielle au suffrage universel, de Gaulle répondait à une attente inconsciente des Français. Aujourd’hui, le paradoxe est frappant : d’un côté, au fil des élections successives, on a vu nos compatriotes rejeter politique et politiciens, ne plus offrir la moindre prise aux vieux slogans mille fois rabâchés et promouvoir l’abstention comme premier parti de France ; de l’autre, les voilà tout à coup se passionnant pour un duel entre deux personnages auxquels pourtant ils n’adhèrent pas, allant jusqu’à élire le plus falot des deux pour le seul plaisir de changer de tête, et même - on ne tardera pas à le voir - pour seulement changer de tête... de turc !

La vraie gagnante, c’est l’élection présidentielle elle-même. La passion qu’elle provoque dans les esprits dépasse de loin son enjeu théorique, ces programmes politiques auxquels on ne croit plus. En réalité, ce qui fascine, c’est le duel entre deux champions. On pourrait dire que c’est le combat de coqs de nos villages adapté à l’ère électronique. Ce serait injuste. Ce qui plane dans l’atmosphère, c’est plutôt une moite odeur de sueur et de sang. On fait de nous les spectateurs d’une lutte impitoyable entre deux fauves se disputant un territoire. Chacun de nous choisit son champion et entend assister à la mise à mort de l’autre. Chaque bulletin de vote jeté dans l’urne exprime le pouce baissé de l’empereur pour le gladiateur appelé à périr. Les jeux du cirque président à notre vie politique. Le Colisée fait le plein, le succès est assuré. Plus encore que le triomphe de leur champion, les partisans du vainqueur savourent le spectacle de son adversaire à terre, défait, humilié. Et les partisans du vaincu, la tête basse, ruminent déjà leur revanche.

L’ABSURDITÉ DU SYSTÈME IMPOSAIT UNE RÉFORME : ON A CHOISI LA PIRE

Que représente, dans ces conditions, le président élu ? Qu’incarne-t-il ? La France ? Comment le pourrait-il alors qu’il a été rejeté par près de la moitié des électeurs ? Elu pour cinq ans, il ne peut en espérer dix qu’au prix d’un nouveau combat, de gladiateurs qui devient rapidement sa principale préoccupation. Aucune perspective à long terme ne peut réellement retenir son attention, il a un oeil rivé sur les sondages et l’autre sur les récifs à éviter au cours de sa navigation à vue.

Est-il nécessaire de le souligner ? Champion sélectionné par son camp au cours d’un marathon effectué dans le champ clos de sa formation politique, le premier souci du nouvel élu est de satisfaire les voeux de ses partisans. Peuvent-ils par chance, coïncider avec le bien commun ? Difficilement : la logique partisane est naturellement dévoreuse et dominatrice.

Pour tenter de donner au président une réelle indépendance, le général de Gaulle comptait sur la différente durée des mandats, sept ans pour le président, cinq pour les députés. Le problème vite apparu fut le spectre de la cohabitation. Le mot lui-même, on le sait, est dû à Valéry Giscard d’Estaing. Mais pour lui, la situation était possible et donc parfaitement naturelle : le président préside, le gouvernement gouverne ; en cas de désaccord, si le gouvernement a l’aval des électeurs, le président accepte de devenir une potiche. Tant pis pour le pays... La possibilité que les deux chefs de camps opposés se répartissent les deux premières fonctions de l’État est unique au monde. C’est l’exception française ! L’absurdité du système imposait une réforme. On a choisi la pire : un quinquennat présidentiel qui puisse coïncider avec la législature. Coïncidence supposée, mais absolument pas garantie dans l’avenir.

En revanche, la conséquence est certaine : le président, quelles que soient ses bonnes intentions présumées, a perdu toute possibilité d’incarner « la rencontre entre un homme et les Français ». Ce qu’on élit, c’est un chef de parti, destiné à le rester.

DU PROVISOIRE QUI DURE

Aujourd’hui l’absence de vision de François Hollande, manifeste dans son discours d’investiture - l’impératif de l’indépendance nationale, par exemple, n’y est pas un instant évoquée -, répond comme en écho à celle de Nicolas Sarkozy : la peur de l’avenir les fait s’abandonner craintivement à la fuite en avant européiste, et en politique étrangère, leur seule inspiration est un vague et benêt humanitarisme adossé à la politique américaine. Chacun en cela est fidèle à la majorité de son parti, selon la vieille formule : je suis leur chef, je dois les suivre.

Tout se passe donc très bien dans la meilleure des républiques possibles, pourquoi nos politiciens iraient-ils en chercher une sixième ? Le seul objectif qui leur paraisse utile est de se rapprocher autant que faire se peut du paradis pour politiciens qu’était la IVe : Nicolas Sarkozy s’en est chargé avec sa réforme constitutionnelle de 2008 où, comble de l’ironie, il a tenté de faire passer pour un renforcement de son pouvoir la possibilité pour le chef de l’État de rendre des comptes au Parlement !

Comment restituer à la France l’institution qui lui est la plus nécessaire : un exécutif indépendant des partis, habité de l’exigence du bien commun, et apte à prendre l’exacte mesure de ce qui peut relier la réalité historique française à son avenir ? Les royalistes ont une réponse à cette question. Ce qui ne les empêche pas de rechercher si une autre solution est possible. Une République peut-elle être meilleure qu’une autre ? Oui, sans doute. Peut-elle s’installer dans une perspective capétienne ? On peut légitimement penser que de Gaulle l’a tenté. Son échec est patent. On peut tourner en rond autour de toutes les solutions envisageables : on ne parvient qu’à rendre définitif le provisoire.

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