Médiapart

La République bananière des Hauts-de-Seine.

Par Fabrice ARFI, KArl LASKE et MArine TURCHI

Vendredi 26 avril 2013 // La France

Rarement un département aura fait couler autant d’encre sur son seul nom : les Hauts-de-Seine. Depuis des années, sociologues, journalistes ou historiens se penchent à intervalles réguliers sur les particularismes de ce puissant petit bout de terre de 176 km2, posé à l’ouest de Paris. Cette fois, ce sont deux anciens fonctionnaires de la police judiciaire et des impôts qui dissèquent de manière inédite ce département pas comme les autres. Pour cause : le plus riche de France, il est aussi, peut-être, le plus corrompu.

Jean-Paul Philippe, ancien commandant de police spécialisé dans la lutte contre la “délinquance en col blanc”, et Noël Pons, ancien agent du fisc détaché au Service central de prévention de la corruption, publient, vendredi 19 avril, 92 Connection, chez Nouveau Monde éditions. De Neuilly-sur-Seine à Levallois-Perret, de Puteaux à Asnières, l’ouvrage étale au grand jour un tentaculaire système de « prédation » mis en place avec la complicité des pouvoirs publics locaux.

« Cet ouvrage a pour objet d’identifier la méthode, les outils et les leurres mis en place pour détourner la loi et se servir des collectivités comme d’une gigantesque vache à lait », expliquent sans détour les auteurs dans la préface de leur ouvrage. Celui-ci peut autant se lire comme un polar financier, truffé d’anecdotes inédites, qu’un manuel de combat contre la corruption, avec des propositions concrètes pour lutter contre la grande criminalité financière – voir ici notre entretien avec les deux auteurs.

Affaires à l’ancienne (marchés publics truqués, fausses factures, caisses noires politiques…) ou nouveaux systèmes de corruption (pantouflages, lobbying, finance internationale offshore…) : tous les leviers de l’illégalité, qui trouvent à chaque fois une illustration dans les Hauts-de-Seine, sont ici décortiqués et mis à nu. Extraits.

La mallette et les services secrets

Digne d’un polar, la scène décrite ci-dessous est liée à l’enquête du juge Éric Halphen sur les HLM de Paris. Les policiers avaient remonté la piste d’une société de sécurité prestataire d’un office HLM qui, grâce à un système de fausses factures et un complexe montage financier, blanchissait de l’argent via Londres et Genève. Le cash était récupéré in fine par des proches du RPR de l’époque. À l’aéroport de Gatwick, les enquêteurs font une drôle de rencontre.

Aéroport de Gatwick, Londres
Aéroport de Gatwick, Londres© Reuters

Le juge Halphen avait envoyé les demandes officielles au représentant de la Metropolitan Police pour obtenir les documents bancaires détenus par la Lloyd’s. Alors que cette demande avait été formulée de nombreux mois avant le déplacement des investigateurs, lors de leur arrivée sur place à Londres, courant janvier 1996, aucune pièce n’avait été préparée, la demande de communication n’avait même pas été effectuée, ce qui valut une colère homérique du juge Halphen à l’encontre du policier britannique qui semblait complètement dépassé par les événements. Les policiers sont alors partis en compagnie de cet enquêteur à la « Llyod’s » où ils ont obtenu les relevés bancaires assez rapidement et facilement.

Au moment du départ, lors du transfert à l’aéroport de Gatwick (aéroport de la banlieue de Londres), et en passant le portique à rayons-X, la mallette – avec les fameux relevés de compte susceptibles de mettre en difficulté le RPR en montrant son implication dans un financement politique occulte – fut déposée sur la table jouxtant le portique. À la sortie du portique, la valise avait disparu avec son contenu : un véritable tour de prestidigitation qui avait totalement dépassé les policiers, les laissant pantois. Il était difficile de comprendre comment cette valise avait pu disparaître. Quatre personnes avaient été bernées : le juge, le procureur de Créteil, le chef du 8e cabinet de délégations judiciaires et le commandant de police.

Cette valise ne pouvait avoir totalement disparu, la salle d’embarquement fut donc inspectée. Au bout de quelques minutes, un individu assis, coiffé d’un chapeau qui lui masquait le visage fut repéré. Il avait l’air d’avoir un bagage sous un imperméable étalé à ses pieds. Dans la quête de la mallette perdue, l’imperméable du suspect fut soulevé un peu brutalement et la surprise fut totale lorsqu’on reconnut la mallette à ses pieds, lui qui partait apparemment vers Dublin et semblait tout étonné d’être pressé de questions.

Les investigateurs avaient probablement été victimes d’une tentative organisée de vol de documents. Quelques années plus tard, ils apprirent qu’ils avaient été tout simplement pistés depuis leur départ, par des services de renseignement français, probablement commandités par le ministère de l’Intérieur de l’époque

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