Mediapart

La NSA a réussi à hacker le cœur même d’Internet.

Par Jerome Hourdeaux

Mardi 21 janvier 2014 // Le Monde

Derrière l’attaque contre un important câble sous-marin, le SEA-ME-WE 4, se trouve le programme sans doute le plus inquiétant de tous ceux révélés par Edward Snowden. Son nom : QUANTUMINSERT. Il permet à la NSA d’installer, à des points névralgiques, un réseau de l’ombre quasiment invisible et indétectable. En France, Orange a décidé de porter plainte contre X.

En révélant, fin décembre, une attaque de la NSA contre le réseau informatique gérant le câble sous-marin SEA-ME-WE 4, le Spiegel a sans doute mis le doigt sur le programme de l’agence américaine le plus inquiétant parmi ceux révélés par Edward Snowden, et celui qui pourrait avoir le plus de conséquences politiques. Selon les différents documents transmis par Edward Snowden, l’agence américaine aurait réussi à pirater et à infiltrer des points centraux du réseau internet afin de s’assurer à la fois un contrôle total des communications et une capacité d’intervention sans précédent.

De plus, la NSA a également réussi à mettre en place son propre réseau parallèle, capable de piéger ses victimes et reposant sur une série de dispositifs quasiment indétectables insérés au cœur de l’architecture du Net.

Le 29 décembre dernier, au détour d’un article sur une unité spéciale de la NSA baptisée « Office of Tailored Access Operations » (bureau des opérations d’accès adaptées), ou TAO, l’hebdomadaire allemand rapportait que celle-ci avait réussi à pirater « les informations de gestion des systèmes du câble sous-marin SEA-ME-WE 4 ». Mediapart a eu accès à des sources qui confirment ces informations (notre article ici).

Le trajet du câble SEA-Me-We
Le trajet du câble SEA-Me-We © Wikipedia

Géré par un consortium de seize sociétés, dont l’opérateur français Orange, le SEA-ME-WE 4 est l’un des principaux câbles sous-marins qui constituent le véritable « squelette » de l’Internet mondial. Il est notamment la grande voie d’acheminement du trafic internet et téléphonique entre l’Ouest et l’Est, en partant de Marseille pour desservir la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, puis le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour.

Peu après cette révélation, Orange avait fait part de son intention de se constituer partie civile. Contacté par Mediapart, l’opérateur précise aujourd’hui qu’une « plainte contre X... sera déposée dans les jours qui viennent auprès du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Paris ». Celle-ci vise des faits « d’accès et maintien frauduleux dans un système de traitement automatisé de données » ainsi qu’à « couvrir les risques non détectés à ce stade : accès à des données personnelles (collecte frauduleuse et atteinte au secret des correspondances) ». Orange, qui précise être « usager et non gestionnaire » du câble, a également demandé au consortium « de réaliser un audit du site internet en question afin de déterminer précisément ce qui s’est passé et au besoin renforcer les mesures de sécurité ».

Le consortium et les différents opérateurs nationaux qui le composent risquent également de devoir réviser une bonne partie de leurs réseaux. Car l’attaque dévoilée par Edward Snowden n’était que la partie émergée de l’iceberg. Le plus inquiétant dans cette affaire réside en fait dans la méthode utilisée par la NSA, tirée d’un programme baptisé QUANTUM aux implications géopolitiques particulièrement lourdes.

Le TAO, à l’origine de cette attaque, est tout d’abord une unité bien particulière, composée de véritables hackers recrutés par la NSA pour exécuter son sale boulot numérique. Dans les documents que le Spiegel a pu consulter, il est expliqué que son activité, la « Computer Network Exploitation » (« exploitation du réseau informatique »), vise à « subvertir des équipements terminaux (d’arrivée) ». En clair, tout simplement à les pirater. Il y est également fait mention des équipements faisant partie des cibles potentielles du TAO : « serveurs, postes de travail, firewalls, routeurs, combinés, boîtiers téléphoniques, systèmes SCADA (ndlr – systèmes de gestion informatique utilisés dans l’industrie), etc. ».

Bénéficiant de son propre département de développement, le TAO a mis au point une boîte à outils qui lui permet de mener une grande variété d’attaques informatiques, et qui a été baptisée QUANTUMTHEORY. Celle-ci est par ailleurs également mise à la disposition de l’agence de renseignement britannique, le GCHQ. Selon l’un des documents internes, cette boîte à outils est particulièrement efficace. Ainsi, « certaines missions QUANTUM ont un taux de succès atteignant les 80 %, alors que le spam est à moins de 1 % ». Un autre document interne, intitulé « QUANTUMCAPABILITIES » liste, parmi les cibles du programme, les principaux géants du Web : Facebook, Yahoo, YouTube, Google ou encore Twitter.

Mais « l’outil » le plus redoutable du TAO semble être justement celui utilisé contre le consortium gérant le câble SEA-ME-WE 4 : le QUANTUMINSERT. Il se trouve que cette attaque a déjà été évoquée ces derniers mois dans des documents diffusés par Edward Snowden. Comme l’a révélé le Spiegel au mois de novembre dernier, elle a notamment été utilisée contre l’opérateur téléphonique belge Belgacom. Et au mois d’octobre dernier, elle avait fait l’objet d’une étude détaillée dans les pages du quotidien britannique The Guardian par l’expert en sécurité informatique américain Bruce Schneier.

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