La Leçon des Tea Party.

Mardi 29 juillet 2014 // Le Monde

Aux États-Unis, la société civile, dans sa partie plutôt conservatrice, a donné naissance à l’un des plus grands mouvements citoyens jamais vu : le Tea Party. Il a remporté assez de succès pour marquer, en profondeur, la politique américaine.

Apparu en 2009 à la suite de l’élection de Barack Obama, le mouvement Tea Party a surpris notre imaginaire politique. Véritable cauchemar pour les uns - en février dernier, Manuel Valls qualifiait une manifestation de « Tea Party à la française » - et exemple à suivre pour d’autres, cette révolte spontanée de contribuables américains s’est imposée comme l’archétype du mouvement populiste du me siècle. Elle est en effet un phénomène pour le moins remarquable : nous avons vu s’exprimer, dans les limites du jeu institutionnel, la colère de la classe moyenne dont le caractère serait habituellement paisible ou craintif, naturellement peu porté par l’esprit de révolte.

Spontané, dépourvu d’une structure centralisée, il est composé de centaines de petits groupes autonomes, capables de protester à l’échelon municipal ou de s’unir pour agir devant les institutions fédérées ou fédérales. Bien sûr, sa « spontanéité » a souvent été exagérée sans doute n’aurait-il pu acquérir une telle puissance en un temps si court sans la présence antérieure du mouvement conservateur. Né il y a un demi-siècle, ce dernier est aujourd’hui composé d’innombrables groupes de pression, d’instituts de recherche et de fondations. Ainsi le Tea Party devrait-il être compris comme une nouvelle expression du conservatisme américain et, plus encore, comme un énième reflet d’une extraordinaire propension à s’associer, celle que Tocqueville avait déjà remarquée il y a deux siècles : « S’agit-il de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment, écrivait-il, [les Américains] s’associent ».

UN LIBÉRALISME DE LUTTE.

Liés dans l’action, les groupes du Tea Party ont remis en cause l’Obamacare, le système de santé proposé par Barack Obama. Les questions sociales ont été sciemment écartées, de crainte de voir le mouvement aller de divisions en divisions. Un consensus a émergé dans l’opposition à toute augmentation des impôts, allant de pair avec les arguments pour une réduction de la dette et de l’interventionnisme de l’État fédéral.

Ses soubassements théoriques sont la propriété privée et la liberté individuelle, le règne du droit (Rule of Law) et le consentement des gouvernés. Ainsi est-il héritier du libéralisme anglo-saxon du XVIII° siècle, dont le caractère bourgeois ne saurait voiler la puissance révolutionnaire, légitimant l’autonomie de la société civile contre l’État souverain. De cet individualisme et de cette souveraineté populaire jaillit aisément une logique de lutte des classes - nous rappelant au passage que le marxisme n’en détient pas le monopole. Ici, l’oppresseur n’est plus le capitaliste et l’opprimé le prolétaire. Non : selon le Tea Party, ce sont les technocrates de l’État-providence qui instaurent une tyrannie d’un nouveau genre, décidant en lieu et place des individus et bridant l’esprit d’initiative. Il entretient donc une défiance farouche à l’égard de l’establishment, que celui-ci soit l’élite politique de Washington ou celle, financière, de New-York. Ces financiers auraient travesti le capitalisme, soumis à la règle de droit, pour en faire un « capitalisme de copinage » (crony capitalism), où puissance publique et secteur privé se confondent jusqu’à corrompre les « mécanismes naturels » du marché. Seul un retour aux principes fondateurs, constitutionnels, de l’Amérique leur permettrait d’éviter « la route de la servitude ». Mêlant ainsi patriotisme et tradition de la dissidence, cette pensée a révélé une remarquable efficacité politique.

UN NOUVEAU SOUFFLE.

Le système de primaires au sein du parti républicain, admettant une plus grande diversité de candidats, l’a rendu capable d’influencer les élections parlementaires de 2010. Les élus du Tea Party comptèrent 48 représentants (sur 435) et 15 sénateurs (sur 100), parvenant à contrebalancer l’aile centriste du parti républicain. Bien sûr, le mouvement a progressivement semblé perdre en intensité, passant de 1 000 groupes actifs à 600 environs. En 2012, la victoire de Mitt Romney, candidat modéré, aux primaires pour l’élection présidentielle, a montré les limites de son influence sur le parti républicain. Cependant, au printemps 2013, le scandale de l’IRS lui a donné un nouveau souffle : l’administration fiscale avait, en effet, ciblé un certain nombre de groupes, ralentissant le processus d’obtention du statut qui leur permettait de bénéficier d’exemptions. Certains se virent réclamer la liste de leurs mécènes. La tempête médiatique menaça la Maison Blanche, accusée d’avoir commandité cette discrimination.

Au-delà de ces polémiques, il apparaît que le Tea Party a profondément modifié le climat politique aux États-Unis. Seul un quart des Américains se prononce désormais en faveur de l’Obamacare. Les failles de ce système bureaucratique, coûteux et inefficace, seraient sans doute moins apparentes aujourd’hui si le Tea Party n’avait pas rué dans les brancards. Les difficultés rencontrées par l’administration Obama pour mettre en œuvre le plan semblent bien avoir révélé l’impossibilité d’imposer un système de santé national - public, uniforme et obligatoire - à un pays aussi vaste et divers que l’Amérique. Il est désormais de l’ordre du concevable de voir le parti républicain, dans les années à venir, renverser ce qui était jusque-là la cause première du camp démocrate. Plus encore, le Tea Party a influencé la droite américaine dans le sens de l’isolationnisme, après la crise provoquée par l’interventionnisme des années Bush. Ainsi la révolte de la classe moyenne a-t-elle eu un effet modérateur : dans l’absolu, elle a permis à la politique américaine de retrouver un peu de mesure.

LE DÉFI DE LA MESURE.

Mais son zèle patriotique ne saurait faire oublier ses excès. Les parlementaires du Tea Party ont en effet mené une tactique d’obstruction parlementaire, refusant de relever le plafond de la dette fédérale et menaçant le gouvernement de défaut de paiement. Habilement, Obama et les démocrates sont parvenus à les rendre responsables de la fermeture provisoire de certains services publics, les accusant d’œuvrer contre le bien du peuple américain. Afin de prévenir un nouveau mélodrame et de contrer la rhétorique démocrate, le républicain Paul Ryan accepta en décembre dernier de relever le plafond, en échange de réductions immédiates et futures des dépenses publiques. Ryan parvint à agir selon les circonstances, conscient que le parti républicain, minoritaire, ne pouvait guère atteindre davantage. Ce faisant, il a réorienté avec prudence l’impulsivité initiale du Tea Party.

Une fois de plus, il est utile de comprendre qu’une pensée d’opposition, aussi légitime et nécessaire puisse-t-elle être, ne peut être à soi seule une philosophie de l’action politique. S’opposer au politique dans un pur libéralisme de lutte est insuffisant. Il convient pour donner un sens à un amas confus de protestations justifiées d’apporter une orientation spécifiquement politique, relevant d’un art et d’une science ordonnés au Bien commun.

Répondre à cet article