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La Grèce et l’Europe : une histoire longue.

29 JUILLET 2012 | PAR JOSEPH CONFAVREUX

Mardi 28 août 2012 // L’Europe

Depuis mardi 24 juillet, une équipe d’inspecteurs internationaux est de retour en Grèce avec pour mission de décider si le plan d’aide de 130 milliards d’euros reste ou non valable. Et dimanche dernier, Phillip Rösler, le ministre de l’économie et vice-chancelier allemand, a envisagé publiquement une sortie de la Grèce de l’Euro.

Mais, alors que l’on s’interroge sur la place de la Grèce dans l’Union européenne, les liens entre Athènes et l’Europe ne peuvent se comprendre selon des modalités seulement économiques. La construction de l’État grec moderne, au XIXe siècle, comme l’intégration du pays à la CEE en 1981, ont aussi obéi à des motifs politiques et symboliques, fondés notamment sur l’image que les Européens ont construite de ce pays comme du « berceau de la démocratie », en confondant parfois Grèce antique et Grèce moderne.

Ainsi, la construction d’un État national, issu d’un empire multiethnique tel que l’Empire ottoman, a été le triple fruit d’une projection intellectuelle de la Grèce, d’une activité diplomatique par le rôle primordial joué par les puissances européennes dans la planification et l’indépendance du jeune État et d’une manière de concevoir et d’établir la chose publique, notamment pendant les années de la guerre d’indépendance.

Existe-t-il alors, du fait de cette histoire particulière, une exception grecque, que ce soit dans le rapport à l’État ou dans la situation géographique et géopolitique, à la fois balkanique et européenne, qui expliquerait la crise actuelle ? Comprendre les bases sur lesquelles a été bâti l’État grec moderne permet d’appréhender de nombreuses questions d’actualité, en particulier la place de la Grèce en Europe, le lien entre l’Église et l’État, ou la question de l’identité nationale.
C’est ce qui ressort de l’ouvrage de Dimitri Zufferey et Dimitri Skopélitis, Construire la Grèce (1770-1843) paru aux éditions Antipodes. Entretien avec Dimitri Skopélitis, historien et enseignant à Genève.

La création de l’État grec moderne au XIXe siècle doit-elle être comprise comme une entreprise identitaire européenne ? Et sur quelles bases les Européens ont-ils alors « rêvé » la Grèce ?

Je dirais qu’il s’agit plutôt de la conséquence d’un long processus intellectuel et identitaire lié à la représentation mythifiée de l’Antiquité en Europe occidentale. Les Européens ont commencé à rêver de la Grèce, bien avant de « redécouvrir » les Grecs modernes au cours du XVIIIe siècle. Une fois cette rencontre aboutie, ils ont commencé à projeter sur les Grecs leur représentation du passé hellénique, dans l’espoir de le faire renaître à nouveau.

Comment les Grecs ont-ils été nourris par cette mythification européenne de leur région ? Dans quelle mesure cela a-t-il joué dans leur lutte d’indépendance nationale ?

Certains dirigeants des grandes puissances de l’époque – comme la tsarine Catherine II – ont envisagé la création d’un État hellénique ou orthodoxe, mais la voie vers l’indépendance de la Grèce débute avec l’appropriation, par les Grecs, du discours des Lumières, qui dit que les Grecs ne peuvent retrouver leur « gloire antique » qu’en recouvrant leur liberté.

Les Grecs ont donc totalement intégré, dans la construction de leur identité nationale, les idées essentielles véhiculées par les Lumières. Il existe un courant intellectuel en Grèce – les Lumières néo-helléniques –, qui a préparé le terrain argumentatif aux Sociétés révolutionnaires secrètes du début du XIXe siècle, qui ont déclenché la guerre d’indépendance en 1821.

Sans la construction intellectuelle, issue notamment des Lumières et du romantisme européen, de la Grèce moderne au prisme de la Grèce ancienne, est-ce que ce pays aurait rejoint la CEE en 1981 ? Autrement dit, l’Europe s’est-elle permis d’intégrer la Grèce pour des raisons politiques, historiques et symboliques, sans trop se soucier de l’économie du pays, qui ne représentait que 3 % du PIB de l’Europe ?

Qu’aurait été la Grèce sans ce processus ? Quel aurait été son visage ? Il est difficile, voire impossible de refaire l’Histoire. Mais il semble clair que les Lumières occidentales, puis néo-helléniques, ont forgé le lien entre l’Antiquité et le présent. C’est sur cette base qu’à été construite la Grèce moderne. Dès lors, dans le cadre de la construction européenne des années 1980, difficile d’imaginer symboliquement une Europe sans la Grèce.

La Grèce est-elle uniquement le résultat d’une implantation européenne en Orient ou les Grecs se sont-ils redécouverts européens ?

Les deux, mais à des niveaux différents. La Grèce, en tant que modèle étatique, est le résultat d’une implantation occidentale en Orient : le système de gouvernance républicain puis monarchique, l’établissement d’un État de droit, le système fiscal… En ce qui concerne les Grecs, ils ont renoué, à travers leur contact avec l’Europe, avec une partie de leur identité. Mais affirmer qu’ils se sont redécouvert simplement « européens » serait osé.

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