La France fait main basse sur les huîtres d’Ecosse.

PAr Tom Rowley

Vendredi 20 septembre 2013 // L’Europe

Tongue est un petit village reculé au fin fond de l’Ecosse. Il se cache, à deux heures au nord d’Inverness, sur une route sinueuse où les automobilistes croisent davantage de biches que de congénères. Toutes les maisons du village donnent sur un petit loch d’eau de mer aux rives rocheuses, abrité par le mont Ben Loyal.

Nous attendons sur la berge qu’un tracteur noir arrive lentement sur le chemin de pierre, à trois mètres à peine au-dessus du loch. La marée redescend. Nous sautons dans la remorque et progressons en cotant sur le sable parsemé d’algues et de cailloux. Puis nous avançons dans l’eau pendant dix minutes, des mouettes dans notre sillage, jusqu’au moment où nous atteignons des rangées et des rangées de containers métalliques rouillés.

Machos. L’ostréiculteur descend de la cabine. L’ostréicultrice, en l’occurrence. Car nous ne sommes pas venus ici, à une centaine de kilomètres à l’ouest de John O’Groats [point extrême nord-est de la Grande-Bretagne] et à deux heures de la gare la plus proche, pour rencontrer un quelconque pêcheur de la région des Highlands. Nous sommes venus voir Charlotte Despres, une femme d’affaires française de 26 ans.

Elle passe son sac à main en cuir sur sa veste et son jean ajustés et jette sa cigarette avant de nous serrer la main. Elle est la première à admettre qu’elle est loin de chez elle, en précisant - inutilement - qu’elle est "la seule Française au village".

Les avantages de cette jeune entreprise lucrative vont probablement l’emporter sur ses réticences à s’installer ici. En avril 2012, l’entreprise familiale de Charlotte, SCEA Huîtres JMC, a acheté cette ferme ostréicole à Angela MacKay, une villageoise qui en a été propriétaire pendant vingt ans. En à peine plus d’un an, Charlotte a ajouté des milliers de poches d’huîtres aux lignes disposées sur le fond du lac et elle prévoit de poursuivre cette expansion, faisant du village le centre d’un commerce d’exportation en plein boom.

Mais certains habitants ne voient pas d’un bon oeil cette "invasion gauloise", deux cent soixante ans après que le village a refoulé un navire français soutenant la rébellion jacobite. Ce n’est pas la personne la plus facile à vivre, confie un petit fermier. Les jeunes des Highlands sont très machos, et ils n’aiment pas recevoir d’ordres d’une femme.

Les villageois se sont encore un peu plus renfrognés en apprenant que Charlotte Despres prévoyait d’exporter vers la France plus de la moitié denses huîtres, alors que M MacKay, elle, voulait les voir sur une table écossaise.

Contre-attaque

Le fait est que les restaurateurs de toute la Grande-Bretagne ont plus de mal que jamais à mettre à leur carte des produits de la mer locaux. Au printemps, les homards ont été retirés des menus du pays, un pêcheur expliquant qu’ils étaient, ainsi que les langoustines et les moules, devenus aussi rares que des dents de poule.

Les stocks diminuent car de plus en plus de fruits de mer sont exportés. La France, l’Espagne et l’Italie sont les clients les plus gourmands, mais les produits des côtes britanniques se vendent jusqu’à Hong Kong, à Singapour et au Japon. L’année dernière, 15 millions de livres [17,7 millions d’euros] de homards vivants ont été exportés vers la France, soit une hausse de 50 % en à peine cinq ans. Le commerce d’huîtres a également progressé à pas de géant, la Grande-Bretagne ayant reçu l’année dernière plus de 3 millions de livres [3,5 millions d’euros] de commandes de la part de pays européens. Et alors que la demande de l’étranger faisait un bond, l’année dernière, l’offre a été considérablement réduite parle mauvais hiver : les prises de homards ont chuté de 90 % sur la côte est de l’Ecosse. Résultat : les prix de gros sont passés de 15à25 livres le kilo [de 17,70 à 29,5o euros].

Si de tels prix refroidissent le consommateur britannique, les Européens sont prêts à mettre la main à la poche. Sur le continent, les gens ne rechignent pas à payer leurs fruits de mer au prix fort, constate Nicki Holmyard, de l’organisation professionnelle Seafood Scotland. ’Tétais à Paris le week-end dernier, et nous avons commandé un plateau de fruits de mer à 160 euros. Ici, ça ne se voit pas J’ai vérifié leur provenance. Tous les produits étaient écossais : le crabe, la langoustine et le homard. Ici, on n’en trouve plus beaucoup parce qu’ils sont tous exportés.

Andy Bell, qui fournit des fruits de mer à -de grands restaurants écossais, a choisi de continuer à approvisionner les clients locaux, mais il reconnaît que les commandes étrangères sont plus lucratives. Sur le continent, vous pouvez payer plus de 6o livres [69,60 euros] pour une assiette de langoustines, alors qu’ici vous l’auriez pour environ 22 livres [25,80 euros], explique-t-il.

Récemment, la demande française en huîtres a encore augmenté à cause d’un virus d’herpès qui a dévasté les parcs en France. Ces quatre dernières années, 90% des huîtres du pays ont été tuées par ce virus. Il a été détecté deux sites en Angleterre, mais les parcs écossais restent jusqu’à présent épargnés. Cherchant désespérément des produits, les entreprises françaises se sont tournées vers l’Ecosse et ont passé d’énormes commandes. SCEA, l’entreprise de Charlotte, est la première à avoir acheté une ferme entière, mais d’autres sont à la recherche de sites.

Certains producteurs de fruits de mer préparent une contre-attaque. David Attwood, responsable agricole de Loch Fyne Oysters, s’inquiète de ces incursions françaises. Nous ne tenons pas à ce que nos fermes soient vendues à des Français, fait-il savoir. Nous avons peur qu’ils se développent, qu’ils amènent leur personnel, qu’ils le fassent travailler sur le site puis qu’ils repartent en France avec leur main-d’oeuvre et les huîtres.

Certains ostréiculteurs refusent même de fournir les Français. La chaîne de supermarchés Asda fait aussi de son mieux pour que les fruits de mer restent au pays : pour la toute première fois, ses magasins distribuent langoustines et noix de Saint Jacques.

A Tongue, Charlotte Despres ne se laisse pas démonter par les efforts faits pour décourager les exportations. Mais j’ai cinq employés, et ils sont tous de Tongue. Comment faire en sorte d’avoir suffisamment d’huîtres pour nous et pour les Français ? Elle hausse les épaules et répond sans ciller : "Je ne sais pas." La politique des fruits de mer n’est pas sa tasse de thé. Il lui reste des centaines de poches à retourner avant que la marée remonte. La mer n’attend pas.

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