La France des villages : Celle que nos Rois Capétiens ont bâtie en mille ans.

Ils ne méritent pas nos voix.

Samedi 28 avril 2012 // La France

Drapeau de FrancePour prendre le pouls de la campagne présidentielle, un journaliste suédois a posé ses valises à Pionsat, petite bourgade du Puy-de-Dôme. Au coeur de la France exactement.

Fourche à la main, une paysanne se tient devant l’étable où ses quatorze vaches attendent leur fourrage en meuglant. C’est l’image d’Epinal de la France : un paradis
verdoyant, vallonné, champêtre, des chemins qui serpentent le long de rivières poissonneuses, et plus loin un village, son église, son château en ruines, sa mairie pavoisée à l’élégance classique, et sa place du marché où l’on vend fromages, charentaises et saucissons. Mais l’image que nous voyons est aussi celle de la France moderne - car la paysanne en question est une agricultrice de 36 ans, et le toit de son étable est équipé de 28 panneaux solaires, subventionnés par l’Etat.

En quelques mots, voici la France résumée : pastorale et désuète, merveilleusement belle, tranquille et effacée, productrice efficace d’une alimentation de qualité - la France profonde, la vraie France, celle dont rêvent les francophiles -, mais en même temps très moderne, en pointe sur les questions énergétiques, capable de construire les plus gros avions du monde et des trains plus rapides que les autres. La France est également marquée par une foi en l’Etat héritée de l’époque où la Monarchie unifiait une Nation. Celle-ci protège ses industries comme au temps de l’économie planifiée : le constructeur, Peugeot enregistre des pertes retentissantes mais n’est pas autorisé à sabrer dans ses effectifs, et son concurrent Renault se voit interdire de délocaliser sa production dans des pays où la main d’oeuvre est meilleur marché. Les espoirs de l’université française ne rêvent pas d’un avenir dans le secteur privé : ils veulent devenir préfets.

Déception sur tous les fronts

En jean, polaire et baskets, Stéphanie Papon Duprat, exploitante de la ferme de Fanny, nous livre ses réflexions sur les candidats. C’est une agricultrice des temps modernes : mère de deux enfants, elle gère seule l’exploitation de 35 hectares, 17 cochons, 14 vaches Aubrac, 10 veaux et 1taureau ; son époux est cuisinier dans une cantine scolaire en ville.
Pour qui votera-t-elle ? La gauche ou la droite ? "Je regarde les débats à la télé. Mais je les trouve tous tellement stériles, répond-elle. Je suis déçue par Sarko (le surnom usuel du président). Il n’a quasiment rien fait de ce qu’il avait promis. Quant à Hollande, il a l’air mou. Non, j’attends de voir."

Stéphanie Papon-Duprat ne cite aucun sujet "chaud" ou controversé, mais ils sont connus : Nicolas Sarkozy a indisposé les Français en relevant l’âge de départ à la retraite de 60 à 67 ans. François Hollande, qui s’est approprié la gestuelle expressive de l’ancien président François Mitterrand pendant sa campagne, a effarouché tant ses adversaires que ses partisans en faisant part de son intention de porter le taux marginal d’imposition à 75 % pour les personnes dont les revenus annuels dépassent le million d’euros.

Si l’immigration est un grand sujet en France, il n’est pas plus enfiellé que dans la plupart des autres pays européens. On dénombre dans le pays 7,2 millions d’immigrés, dont 5,2 millions sont originaires de pays extérieurs à l’Union européenne, principalement l’Afrique. La jeune présidente du Front national, Marine Le Pen ; qui a pris la succession d’un père fascisant, en fait son cheval de bataille. C’est dans les friches industrielles du nord de la France, où les électeurs délaissent le Parti communiste à son profit, qu’elle trouve le plus d’écho - pour ne pas se faire doubler, Nicolas Sarkozy s’est mis à la pêche en eau trouble, déclarant récemment à la télévision : "Nous avons trop d’étrangers sur notre territoire et nous n’arrivons plus à leur trouver un emploi, un logement, une école. [...] Il faut diviser par deux le nombre de gens que nous accueillons." Il menace de faire sortir la France des accords de Schengen et s’est attaqué à l’abattage rituel pratiqué par les juifs et les musulmans.

La France en miniature

Nous sommes ici au centre de la France - l’endroit en vaut bien un autre dans cette France où l’on peut trouver du soleil, de la pluie, de hauts sommets (le mont Blanc), de vastes plaines, de larges fleuves, de longues côtes. Pionsat est une bourgade française typique de 01 027 âmes, située dans le Massif central, à 500 mètres d’altitude. Il est bon de rappeler que c’est à la campagne que se trouve la vraie France. Avec sa politique, sa culture et ses philosophes médiatiques de gauche, Paris est une autre planète. La France est un pays rural. Bernard Simon, créateur d’une entreprise de logistique dans la région, confie : "C’est vrai, le centre économique de la France, c’est Paris. Mais le centre géographique, c’est ici, là où la France a un pied sur le tas de fumier." La vie quotidienne des Français, c’est la vie telle qu’elle se passe dans les 36000 communes du pays, qui possèdent chacune leur maire et dont la plupart ne sont pas plus grandes que Pionsat.

Les gens qui vivent bien à la campagne sont souvent peu enclins à souhaiter le changement. Devant la mairie, des affiches font de la réclame pour deux événements du printemps à la salle des fêtes : une soirée coq au vin et une soirée pot-au-feu. Le cinéma Alpha passe The Artist, motif d’orgueil national récompensé aux Oscars. Rares sont les gens qui quittent la commune. Il y a du travail à l’usine de laine de verre, qui a remplacé l’exploitation minière, à 15 kilomètres de là. Par contre, des nouveaux arrivants s’y installent. Comme les patrons de l’hôtel où nous sejournons, Martine et Jean, la trentaine, deux enfants -, qui,ont quitté Dunkerque, au bord de la nier du Nord, pour réaliser à la montagne leur rêve de devenir leurs propres patrons.

Et la politique ? "Oui, on regarde les débats à la télé. Je n’aime pas Sarko. Il ne parle que de lui. En augmentant la TVA, il va détruire l’économie", juge Christelle Carton. François Hollande ? "Il a l’air brouillon." Marine Le Pen ? "Ne m’en parlez pas. Elle veut donner 200 euros de plus par mois à tous les salariés. Où est-ce qu’elle va trouver l’argent ?" Un raisonnement nuancé que nous ne retrouverons pas au marché, plus tard dans la journée. Patrick Nore, mercier, 47 ans, grogne : Tous les politiques sont des pantins grassement payés. Peu importe pour qui je vote, ça ne changera rien. Pour autant, cette défiance marquée à l’égard des politiques, loin des milieux bavards et sophistiqués de la capitale, ne se traduit pas par un faible taux de participation.

A la Taverne de la Halle, quatorze ouvriers en bleu de travail sont assis autour de la même table devant un repas généreusement arrosé de vin de pays comprenant entrée, plat, fromage et dessert. C’est la pause déjeuner. Ils ont quitté le chantier d’extension de la maison de retraite, située à 200 mètres de là. Six d’entre eux sont portugais et n’ont pas le droit de voter, mais les huit autres s’accordent à dire que tout est plus cher et que les politiques ne sont là que pour s’en mettre plein les poches.

Cynisme dominant

A la brasserie Le Saint-Bravy, ce n’est pas à sa vie de jeune femme, mais à sa retraite, dans quarante ans, que songe Estelle, la serveuse  : Sarkozy nous a roulés en repoussant l’âge de départ à la retraite. Un client de la brasserie, Roland Cromarias, menuisier, défend le président. "Il faut vivre avec son époque. Le reste de l’Europe travaille plus que nous." Les avis ne manquent pas sur le train de vie du chef d’Etat, qui se déplace en jet privé, y compris pour de courts trajets, et compte 121 voitures à sa disposition. En la matière, les Français en ont pourtant vu d’autres : depuis trente ans, ils ont vu Giscard jouer les receleurs de diamants avec Bokassa, Mitterrand faire payer les appartements de ses maîtresses par le contribuable et Chirac détourner l’argent de l’Etat pour financer l’appareil de son parti.

Devant son verre, un enseignant du village livre son point de vue sur le taux marginal d’imposition de 75% proposé par François Hollande. Cela ne concerne qu’une poignée de chefs d’entreprise. Ils iront en Suisse et nos meilleurs joueurs de foot signeront en Premier League en Angleterre.

On peut dire sans se tromper que le défaitisme est le sentiment qui prédomine en cette période préélectorale. Ce que confirme un commentaire souvent entendu : "Les élus ne méritent pas nos voix. Mais dans une France où le taux de participation sera quoi qu’il en soit élevé, certains déplorent sèchement ce climat de défiance à l’égard des politiques : Les électeurs ne méritent pas leurs élus.

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