La France : Superpuissance musclée et volontaire.

Lundi 25 mars 2013 // La France

Le 12 janvier, en début d’après-midi, quatre Rafale décollent en rugissant de Saint-Dizier, à environ 250 kilomètres à l’est de Paris, et obliquent vers le sud, la Méditerranée, et leurs objectifs en Afrique de l’Ouest. Quatre heures plus tard, ils bombardent les camps d’entraînement des combattants islamistes dans le nord du Mali.

Pour le président François Hollande, la journée a été longue. Après son bras de fer quotidien sur les taux d’imposition et la réduction de la dette publique, il est maintenant plongé dans le monde fascinant - mais sombre et dangereux - des opérations spéciales et des frappes aériennes.

Il a été réveillé à 4 heures du matin dans son appartement du XVe arrondissement pour apprendre qu’une opération commando française en Somalie destinée à libérer Denis Allex, un agent de la DGSE enlevé par le groupe rebelle des chebabs en 2009, avait échoué. Non seulement les commandos ne sont pas parvenus à récupérer l’otage, mais deux d’entre eux ont été tués au cours de l’opération. Le Mali était une tout autre situation. "Peu importe que la décision d’intervenir ait été bonne ou mauvaise", commente Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). "C’était la seule décision à prendre."

Et cette décision a contraint la communauté internationale à corriger brutalement la vision qu’elle avait de la position de la France. Cela vaut particulièrement pour les Etats-Unis. La France n’est plus le "singe capitulard bouffeur de fromage" du temps de la guerre en Irak [selon l’expression consacrée par la série Les Simpson en 1995 et largement reprise par les médias américains à partir de 2002] ; elle est au contraire le partenaire incontournable dans la bataille qui se livre aujourd’hui contre les groupes islamistes en Afrique. Ses parachutistes et ses pilotes sont en première ligne. Tout cela a certes un petit air de Beau Geste et de Légion étrangère repoussant des Touaregs enturbannés à Fort Zinderneuf [référence à Beau Geste, roman épique (1924) sur la Légion étrangère de l’écrivain britannique Percival Christopher Wren, très populaire dans les pays anglo-saxons], mais ce rôle, nouveau, aussi essentiel que bien réel, démontre que la puissance de la France s’affirme désormais indépendamment d’une Europe au plus mal et d’une Alliance atlantique affaiblie par les coupes infligées aux budgets de la défense de ses Etats membres.

Appel à l’aide. De Gaulle disait qu’il avait toujours eu `une certaine idée de la France, explique Stephen Smith, ancien spécialiste de l’Afrique au Monde, qui enseigne aujourd’hui à l’université Duke. Mais, depuis dix ou quinze ans, la France a surtout brillé par son incertitude. Londres et Berlin étaient beaucoup plus dynamiques. Paris vit sur le mythe d’un âge d’or à la Woody Allen, les gens ne font que se plaindre et se plaindre de ceux qui se plaignent. En tout cas, le Mali est un pays où les Français ont leurs points d’ancrage, où ils peuvent faire mieux que les Américains.

Depuis leurs fiefs du nord du Mali. Leurs convois de camionnettes Toyota se trouvaient encore à plus de 900 kilomètres au nord de Bamako, la capitale, où résident la plupart des 6 000 Français qui vivent au Mali. Mais, le 10 janvier dernier, le président du Mali a tiré la sonnette d’alarme. Il a adressé une lettre à François Hollande dans laquelle il demandait de l’aide, non pas aux Américains ni à l’Otan, mais aux Français.

La présidence de la V° République a été conçue pour un seul homme, le général de Gaulle, puis elle a évolué avec le temps pour s’adapter aux personnalités de ses divers représentants : la ruse tranquille de François Mitterrand, les fanfaronnades expansives de Jacques Chirac, l’hyperactivité de Nicolas Sarkozy. Au cours de sa première année à l’Elysée, Hollande, apparatchik de carrière, n’a pas encore laissé entrevoir quelle serait la tonalité de son mandat. Il prévoyait de regonfler l’économie française en augmentant la pression fiscale, ce qui lui a valu le mépris du monde des affaires. Bernard Arnault, le propriétaire du groupe LVMH et un homme très riche ; La France est le seul pays au monde avec les Etats-Unis à détenir un porte-avions nucléaire. Et, alors même que Paris a fini par se résigner à faire de nouveau partie du commandement intégré de l’Otan [en avril 2009], la France a conservé sa capacité à envoyer rapidement des troupes et des équipements dans une grande partie du globe. Elle ne devrait pas tarder à détrôner la Grande-Bretagne, dont l’humeur est à l’austérité, au rang de quatrième nation au monde en termes de dépenses militaires, après les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

Les Français interviennent militairement, mais dans de nouvelles conditions, différentes, affirment-ils, des vieilles traditions coloniales de la Françafrique. Au Mali, comme en 2011 en Libye et en Côte d’Ivoire ; ils sont intervenus à la demande directe d’un gouvernement légitime, avec le soutien de groupes africains régionaux comme l’Union africaine, et dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Au Mali aussi, la France entend agit multilatéralement, même si elle est en première ligne des opérations, comme en Libye, pour sauver un allié et l’aider à combattre la progression des islamistes radicaux, parmi lesquels se rangent des djihadistes étrangers. Ce qui est frappant, c’est que l’élite politique est unanimement favorable à cette intervention. Le fait que l’armée française soit exclusivement composée de volontaires rend le coût de la guerre moins sensible et les soldats "moins visibles aux yeux de la population", fait remarquer Sébastien Jakubowski, sociologue, maître de conférences à l’université de Lille et spécialiste des affaires militaires. La popularité de l’armée s’en trouve aussi renforcée, avec un taux d’approbation compris entre 80 et 90 %, ajoute-t-il. Autre différence avec le passé, les Français tiennent à ce que la décision d’intervenir militairement se fonde sur des raisons morales claires. Ils éprouvent une certaine fierté à jouer un grand rôle pour une cause morale, même si des intérêts nationaux français sont également enjeu, et ils poussent leurs alliés à intervenir à leurs côtés. Ils comprennent aussi que leur capacité militaire a des limites, et qu’il vaut bien mieux agir conjointement avec d’autres nations.

Paris s’est toujours mêlé des affaires de ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest, comme récemment encore en Côte d’Ivoire, mais, ces derniers temps, ses interventions sont devenues si massives et régulières que beaucoup y ont vu du néocolonialisme. Il y a peu, la stratégie de la France en Afrique reposait sur trois piliers : l’aide économique, la communauté culturelle et linguistique et une présence militaire assez modeste. Mais le "printemps arabe" et les difficultés soulevées par la crise financière mondiale ont progressivement poussé au premier plan la composante militaire de la politique française.

En devenant le moteur de l’intervention en Libye, Paris a élargi vers l’est sa zone d’influence traditionnelle en Afrique du Nord. Difficile de ne pas songer que, dans un contexte mondial qui évolue à toute vitesse, les élites françaises ont décidé que l’heure avait sonné du retour de leur pays en "première division", parmi les grandes puissances, comme par une tentation de basculer de la Ve République dans le IIIe Empire.

Des contrats lucratifs. Les accords passés au début des années 1960 entre la métropole et ses anciennes possessions africaines ont abouti à ce que 14 Etats demeurent dans la zone franc, ce qui les maintient dans une relation assez étroite avec l’économie française, bien que celle-ci ait entre-temps adopté l’euro. Par ailleurs, la France dispose d’un droit d’intervention militaire destiné à préserver ou à restaurer la stabilité intérieure et la sécurité de la population européenne dans plusieurs pays, tels le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. L’aide de l’Otan ou de l’Union européenne dans ces opérations est appréciée, mais jusqu’à un certain point seulement, et en France même l’élargissement de la présence en Afrique est salué aussi bien par la droite que par la gauche, comme nous l’avons vu avec le nouveau président, François Hollande, enthousiaste à l’idée d’aller "rétablir l’ordre" au Mali.

Le point d’orgue de la visite de victoire de François 1er a été son entrée triomphale dans la célèbre ville de Tombouctou, qui, le 6 avril 2012, avait été proclamée capitale de l’Etat indépendant de l’Azawad par les rebelles touaregs. Entouré de danseurs et de joueurs de tambour locaux exaltés, François Hollande a manifesté un ravissement non feint aux cris de "Vive la France !", une exclamation que Napoléon, fondateur du premier Empire, aimait tellement. Il y avait pourtant une nuance qu’il n’a pas semblé remarquer : dans cette ville touareg, les seuls à le fêter étaient des Africains à la peau noire. Les Touaregs, majoritaires dans la population de Tombouctou, avaient fui ou étaient restés enfermés chez eux.

A Paris, évidemment, les officiels et les intellectuels qui les soutiennent nient toute démarche intéressée, tout calcul géopolitique dans l’opération malienne. En Libye, les Français ont récupéré de nombreux contrats lucratifs d’exploitation de pétrole et de gaz, soufflés entre autres à l’allié italien, mais le Mali apparaît effectivement comme un pays où il n’y a rien à gagner. Sauf que ce n’est pas tout à fait vrai. Avec 52 tonnes par an, il est le troisième producteur d’or du continent, après le Ghana et l’Afrique du Sud. Selon les experts, ce chiffre pourrait être porté à 100 tonnes en seulement deux ou trois ans (la moitié de ce qu’extrait la Russie). Le sous-sol malien est riche en uranium. Areva, l’un des leaders mondiaux du nucléaire, s’intéresse déjà aux ressources de Saraya, au Sénégal. En novembre dernier, la société française a chargé les Sud-Africains de DRA Group d’étudier la faisabilité technique et économique d’un projet d’extraction d’uranium, mais aussi d’argent et de cuivre. Le gisement recèlerait une douzaine de milliers de tonnes d’uranium, soit quatre fois plus que ce qu’Areva a extrait au Niger en 2012. Mais vu la situation [sécuritaire], les compagnies énergétiques françaises préfèrent éviter de communiquer sur leur présence dans la région.

Le côté moral de l’opération militaire au Mali ne résiste pas non plus à l’examen : profitant de l’arrivée des Français, les troupes gouvernementales [maliennes] se livreraient à du pillage et à un ethnocide. Pour elles, tout homme à la peau relativement claire qui ne porte pas un uniforme français est soit un Arabe, soit un Touareg, c’est-à-dire un ennemi. Dans les villes du Nord, ceux-ci se sont vite rendu compte que la présence du contingent français ne protégeait pas les civils contre la violence des "libérateurs", et des dizaines de milliers de personnes appartenant aux minorités ethniques tentent de se réfugier dans les pays voisins.

De nos jours, la Légion étrangère joue un rôle majeur dans toutes les opérations extérieures de la France. Ce corps de janissaires modernes a vu, ces dernières années, affluer des hommes d’Europe de l’Est. Est-ce parce qu’ils sont étrangers qu’ils sont aussi impudemment utilisés pour assurer les triomphes des nouveaux "empereurs démocratiques" ? Tout porte à croire que les exploits de la Légion seront appelés à se multiplier. Les Touaregs et les islamistes "écrasés" se sont dispersés dans les sables du Sahara et menacent de réinvestir la "ville sainte" de Tombouctou dès que les Français seront partis.

L’instabilité s’accroît dans l’ensemble du Sahel. Bâtir le un Empire pourrait finir par coûter très cher aux Français.
La politique étrangère française telle qu’elle se dessine en Afrique ne marquerait-elle pas l’amorce d’un nouveau cycle international où l’Occident, déçu par certains effets de la mondialisation, de la redistribution de revenus en faveur de l’Orient, tenterait de reprendre la main ? Si tel est le cas, dans quelle mesure la France joue-t-elle sa propre partition ? A moins que ses actions lui soient dictées par la logique globale qu’elle partage avec ses alliés occidentaux ? La réponse se lit dans l’attitude de Washington à l’égard des expéditions militaires françaises. Le vice-président Joseph Biden, venu rencontrer François Hollande début février, a ainsi déclaré que le sort et les intérêts des deux pays étaient étroitement liés. Or, à l’époque de George Bush junior, le refus de la France de soutenir l’intervention américaine en Irak lui avait quasiment valu d’être présentée comme l’ennemie des Etats-Unis.

Il semble que nous assistions à un début de remaniement de la politique internationale, traduisant l’intention de Washington de déléguer une partie de ses prérogatives de leadership mondial à ses alliés les plus proches. Les Etats-Unis ne sont tout simplement plus capables d’être sur tous les fronts...

La Légion Etrangère fut crée par SA MAJESTÉ le ROI DE France LOUIS-PHILIPPE

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