La France Républicaine qui a peur !

Mardi 9 juillet 2013 // La France

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La mondialisation est ressentie comme une menace : elle heurte la tradition républicaine française qui veut que la politique prime toujours sur l’économie.

Nul autre pays d’Europe n’a autant de problèmes avec la mondialisation que la France. On a parfois l’impression qu’elle y est vécue comme un affront personnel. Un sondage publié récemment dans Le Monde révèle que trois Français sur cinq considèrent la mondialisation comme une menace, une atteinte à leur souveraineté, à leur bien-être et à leur mode de vie. C’est beaucoup, mais les responsables politiques promettent à leurs électeurs de les en prémunir. L’Hexagone semble assister aux mutations du monde en cours avec un mélange de bravade et de résignation. On ne compte plus les débats portant sur l’inexorable déclin du pays. Ils donnent l’impression d’une névrose collective et semblent tous prendre naissance et fin avec la mondialisation. 

Car celle-ci est antinomique avec la tradition républicaine française et l’image que le pays se fait de lui-même. La politique semble avoir perdu la maîtrise de l’économie ; des "forces du marché" échappant à tout contrôle ont pris les commandes à sa place, et l’Etat a de plus en plus de mal à les dompter, à les surveiller et à les canaliser. Or, dans la tradition hexagonale, depuis le roi Louis XIV, et Colbert, ministre des Finances au XVIII° siècle, la politique a toujours primé sur l’économie, et de loin. L’économie est au service de l’Etat, et non l’inverse un État qui s’implique en faveur des manufactures ou des industries et qui les prémunit contre la concurrence internationale au moyen de barrières douanières et de décrets.

Les marchés ont toujours été vus d’un mauvais oeil en France : leur anonymat et leur imprévisibilité sont antinomiques avec une conception rationnelle et moralement défendable de l’avenir. C’est Hollande qui disait que la finance était son principal ennemie.

Désinvolture

L’État français joue également les patriarches et protège ses citoyens à l’aide d’un système de protection sociale généreux, qui figure parmi les plus anciens et les plus performants d’Europe. Là où la solidarité et la compassion ont valeur de mots d’ordre, la concurrence apparaît comme suspecte (mais pas l’élitisme). Et, sans cet État compatissant, centralisé, autoritaire et omnipotent, il n’y a pas de nation française.

A l’heure actuelle, ce modèle achoppe sur les règles du jeu et le credo de la mondialisation, nettement plus empreinte de valeurs néolibérales anglo-saxonnes que de valeurs françaises. Et, quoi que l’on en pense, cela ne change rien au constat suivant : non seulement la France n’est pas en phase avec son époque, mais c’est aussi un pays - d’importance plutôt modeste - qui refuse de tirer les conséquences de ce qui se passe autour de lui. Cette désinvolture ne date pas d’hier. Pendant des années, la France a éludé les réformes qui auraient pu renforcer sa compétitivité et asseoir sa position dans le monde. Résultat : la productivité est en berne, les salaires excessifs, le chômage important et l’endettement de l’Etat et de la société considérable. La France représente à peine plus de 3 % des exportations mondiales, et ce chiffre est en net recul. Ces dix dernières années, pendant que près de 800 000 emplois industriels passaient à la trappe, on choyait la fonction publique, qui continuait à enfler. Le contraste avec l’Allemagne, notamment, est saisissant.

Et c’est grave : si Paris et Berlin n’avancent pas-dans la même direction, rien ne bouge en Europe. Or, là où l’Allemagne aborde la mondialisation comme un défi auquel nul ne peut se soustraire, la France préfère s’en prémunir Si le succès de la stratégie allemande n’est pas garanti (surtout si Berlin ne parvient pas à rallier le reste de l’Europe à ses vues), il ne fait aucun doute que la stratégie française débouchera sur ce déclin que les Français redoutent tant, tout en l’empêchant de se qualifier pour le marché mondial : dans le meilleur des cas, elle deviendra seulement le musée de l’Europe.

Dérogeant aux règles européennes, Paris vient d’obtenir deux années de sursis pour remettre de l’ordre dans ses finances [fin mai, la Commission européenne a accordé ce délai pour que le pays réduise son déficit public à 3 % du PIB]. François Hollande, qui refuse de pratiquer une politique d’austérité "excessive", estime avoir réuni les conditions de la croissance nécessaires pour relancer l’emploi restaurer la compétitivité.

Le président français juge nécessaire de trouver le "bon dosage" et déclare que ses réformes ont besoin de temps. Mais ses contempteurs ne voient venir aucune réforme et soupçonnent que le bon dosage en question n’est qu’une jolie formule pour masquer son inaction et que la classe politique hexagonale refuse de s’attaquer à des réformes structurelles très douloureuses, qui auraient pour effet de révoquer le contrat social entre la société française et l’Etat. [En contrepartie du délai accordé par la Commission, le gouvernement a été contraint de lancer rapidement la réforme des retraites. Elle est attendue à l’automne.]

Pour certains, ce n’est pas tant une question de volonté que de capacité : les réformes ne seraient déjà plus possibles, la moindre tentative risquant d’aboutir à la révolution sociale et de pousser les électeurs dans les bras grand ouverts de Marine Le Pen. En outre, le programme de cette dernière est étonnamment proche des convictions de la France traditionnelle : sortir de l’austérité, sortir de l’euro, mettre le holà à l’économie spéculative, restaurer les barrières douanières, conforter la nation, faire reculer l’Europe. Marine Le Pen n’est pas encore sur les marches du pouvoir. La France n’est pas encore pressurée par les marchés. Paris peut encore emprunter à des taux proches des taux allemands, même si son déficit et son endettement se rapprochent plus de ceux de ses voisins de l’Europe du Sud que de ceux de l’Allemagne.

C’est bien sûr une consolation. Mais combien de temps durera-t-elle ? Pendant ce temps, François Hollande a vu ce qui s’est passé en Italie avec Mario Monti et ses tentatives de réformes somme toute timides. Et il sait que les trois quarts des Français sont convaincus de l’existence d’une profonde crise de confiance entre les politiques et les citoyens. Reste à savoir si, dans de telles circonstances, une politique est encore possible.

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