La Chine et l’Occident.

Par Régis DEBRAY

Mercredi 21 mai 2014 // Le Monde

Le face à face, si ce n’est le dialogue, des civilisations, qu’on le veuille ou non, est solidaire le notre situation dans le temps ainsi que d’une détermination de la volonté. En lisant l’échange de correspondance entre Régis Debray et Zhao Tingyang sur les rapports actuels de la Chine et de l’Occident, je n’ai pu me soustraire au tropisme de l’évocation des prédécesseurs. C’était déjà sur le même mode que le jeune Malraux avait conçu sa Tentation de l’Occident, faisant converser par lettres un jeune occidental et un jeune chinois. Mais cela nous renvoie presque à un siècle en arrière, dans un contexte historique très différent et des préoccupations intellectuelles qui ne sont pas exactement les mêmes que celles d’observateurs des mutations du temps présent, même s’il serait bien intéressant d’étudier les déplacements de certaines thématiques permanentes. Il subsiste quand même ce grand courant de la culture, qui mêle tant de curiosités réciproques, d’attirances et de perplexités, dont il faut souhaiter qu’il subsiste afin de faire retentir toujours la richesse de nos différences. Il se décline sur beaucoup de registres, celui des développements philosophique, des mutations politiques et économiques, qui tous dépendent d’un certain angle de vision.

Celui de Malraux, au début du XX° siècle faisait se rejoindre le mouvement révolutionnaire extrême-oriental et l’incertitude de l’Europe.

Celui d’Alain Peyrefitte dans les années soixante-dix nous stupéfie rétrospectivement, par l’admiration à l’égard du modèle maoïste de la part d’un gaulliste libéral. Impossible de penser aujourd’hui qu’avec le sanglant timonier révéré alors par l’Occident, la Chine aurait trouvé la solution de son problème « jaillie de la rencontre sans pareil de circonstances extrêmes, et d’un homme d’exception ».

Dans son échange avec Régis Debray Zhao Tingyang montre à quel point il est définitivement vacciné de la mythologie révolutionnaire : « La révolution essaie de
transformer la réalité par la force en suivant un idéal, mais la réalité de la nature humaine, décevante, a toujours conduit, in fine, les révolutions à l’échec. La révolution fait changer beaucoup de choses, sauf la nature humaine. C’est ce paradoxe qui la rend ontologiquement tragique. » On ressent comment un Chinois, né au début des années soixante, fait spontanément le bilan des souffrances de son peuple en revenant ainsi à la vieille sagesse de sa tradition, non d’ailleurs sans quelque inflexion métaphysique de la pensée. Quand il envisage le caractère révolutionnaire des actuelles mutations technologiques, Tingyang affirme une inquiétude certaine.

« Peut-être que dans un proche avenir ; les ordinateurs, les réseaux et les techniques de la génétique vont déclencher une révolution contre l’homme qui serait peut-être la négation de l’être humain. » Régis Debray ne contredit pas ce sentiment, lui qui a connu « les courtes joies du romantisme révolutionnaire ». S’il garde de sa propre aventure l’idée d’une fraternité partagée grâce à un rêve commun, il retrouve son interlocuteur dans la conviction d’une permanence de la condition humaine dans ses ressorts essentiels. Cela n’implique pas forcément un réalisme philistin, approuvant tout et notamment le productivisme affairiste d’aujourd’hui.

Cependant il convient de ne pas se tromper sur l’identité de nos deux partenaires. L’un et l’autre revendiquent leurs appartenances et ne sous-estiment pas l’écart qui sépare leurs mentalités et les inconscients collectifs dont ils demeurent tributaires. Ils n’en sont pas moins, en même temps, dépendants d’une culture contemporaine commune. Zhao Tingyang a enseigné à Harvard, et il suit de près les évolutions intellectuelles. Même en France, il interroge par exemple le Français sur Gilles Deleuze. C’est à un point tel que parfois Régis Debray s’inquiéterait, le trouvant trop dépendant de cette pensée dominante, voire de certaines modes irritantes. Nous sommes en présence de curieux croisements, avec des inversions paradoxales : « Un philosophe chinois devrait être logiquement réaliste, dialecticien et peu sentimental. Et un intellectuel français, logiquement idéaliste, métaphisicien, et porté sur les bons sentiments. Or c’est l’inverse semble-t-il. L’idéaliste, c’est vous, le Chinois, un bon fils du Ciel. Le réaliste c’est moi, le Français, plus terre-à-terre que vous et méfiant envers les élans du coeur. Cette interpellation nous vaut une précieuse mise au point de Zhao Tingyang, qui se replace dans la tradition chinoise. Le matérialisme, il en a été dégoûté par le bourrage de crâne qu’il a subi à l’université encore maoïste. Pour autant, il ne se reconnaît pas dans l’idéalisme « Malgré les idées fascinantes que j ’ai trouvées chez Descartes, Kant et Husserl, je ne veux pas prendre le cogito comme point d’appui pour aborder la philosophie. Le point d’appui que j’ai choisi est le facio. Facio ergo sum. Ce n’est ni matérialiste ni idéaliste. C’est à la fois du matérialisme et de l’idéalisme. En fait, cela se rapproche d’avantage du Yi Jing de la pensée de Laozi (Lao-Tseu) ou des idées de Confucius, ce que j’appellerais la philosophie des faits et non la philosophie des choses. »

Cette façon de philosopher nous vaut des incursions tout à fait éclairantes dans le passé de la civilisation chinoise qui apparaît des lors dans une continuité dynamique et non pas comme un espace en voie de museification Ce peut être également le champ de bien des désormais qu’à l’observation des petites choses au détriment de l’exégèse des possibles. Tingyang va bien au-delà du pragmatisme prudentiel il est souvent tenté par des développements spéculatifs qui ouvrent les horizons. Régis Debray, pour sa part, se voudrait encore plus chinois que les Chinois, en ne se livrant plus grands concepts.

Je ne puis que renvoyer aux lettres qui composent ce livre, car leur spontanéité en fait tout le charme et l’intérêt. S’il fallait choisir un thème utile à notre interrogation actuelle sur le devenir du monde et notre perplexité envers la Chine je retiendrais, sans exclusive, ce qui ressort de la conscience historique et qui pourrait aider au discernement quant à l’avenir des nations et de leurs héritages culturels. Pour le moment, explique Régis Debray, c’est le regard américain qui nous impose la vision du passé chinois. Est-ce que la Chine a les moyens de raconter elle-même son histoire à toute la planète ? Je ne sais pas mais pour le moment, ce sofi-power qui nous fait regarder le monde (et parfois nous-mêmes) avec des yeux américains me semble réellement aliénant, et même humiliant pour qui l’eut garder une conscience historique qui ne soit pas d’emprunt. » N’est-ce pas la question même posée par l’unification planétaire sous l’angle de la mondialisation des marchés, qui efface les cultures ? Ce n’est pas une fatalité. « Je ne peux que rester un philosophe chinois » répond Zhao Tingyang, non sans reconnaître que la moitié de la réalité chinoise est devenue occidentale.

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