France Catholique.

La Chine, cet état plus ancien que l’Histoire.

Mercredi 5 février 2014 // Divers

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« La Chine, cet Etat plus ancien que l’Histoire,… conscient et orgueilleux d’une immuable pérennité » : De Gaulle justifiait le 31 janvier 1964 l’ouverture de relations diplomatiques entre Paris et Pékin. Les deux pays en célèbrent le cinquantenaire ce 27 janvier, à la veille du nouvel an chinois qui commence le 31 janvier.

De Gaulle ne s’est jamais rendu en Chine, ni d’ailleurs en Inde ou au Japon que son fidèle ministre de la Culture, André Malraux, fréquentait abondamment. Des trois, dont il était plutôt ignorant et qu’il ne comprenait guère, de son propre aveu, c’est de la Chine dont il était le plus curieux. C’était le pays qu’il souhaitait encore avoir la force de visiter avant de mourir. A près de 80 ans, il jouait avec l’idée d’un tel voyage, sans doute pour 1971. Après son départ des affaires, il s’était donné pour règle de ne pas être en territoire français pour la commémoration de l’appel du 18 juin. En 1969, l’Irlande ; en 1970, l’Espagne. En 1971, pourquoi pas la Chine ?

Ce voyage qu’il ne fit jamais – il décéda le 9 novembre 1970 -, on peut imaginer ce qu’il aurait pu être. De Gaulle simple touriste, avec Yvonne, à la Cité interdite, à la Grande muraille, sur le Bund à Chang-haï, les incontournables entretiens avec Mao Tsé toung et Chou en laï, cela aurait-il assouvi sa curiosité ?

L’ironie de l’Histoire aurait voulu que ce déplacement coïncidât avec le tout premier contact secret de Kissinger, le conseiller du président Nixon qui voulait marcher sur les pas du général et renouer les relations avec Pékin, ce qu’il réussit en février 1972. De Gaulle avait agi en 1964 en pionnier, en précurseur. Son dernier acte politique eût été cette passation de relais avec l’Amérique. Mais d’où lui venait cette prescience et que venait-il chercher en Chine ?

L’acte diplomatique avait ses raisons tirées de la géopolitique (le schisme sino-soviétique, l’équilibre du monde). Mais la vision partait de plus loin, comme il l’a dit et répété, de plus loin que l’Histoire ! Cette certaine idée qu’il se faisait de la Chine, sans la connaître, et de la Chine seule, pas de l’Inde qui avait la préférence de Malraux, ou du Japon, qui eut celle de Chirac, par ailleurs grand connaisseur des anciennes civilisations chinoises, d’où la tenait-elle ?

Pas de Malraux comme on l’a dit, tout entier attaché à l’histoire du siècle, celle de « la Condition humaine », la tentative communiste de 1926, au même niveau que la guerre d’Espagne et la Résistance.

Non, elle lui venait d’un père jésuite, pour lequel la découverte en 1929 du Sinanthrope valait plus que toutes les révolutions du XXe siècle. Le P. Teilhard de Chardin a passé le plus gros de sa carrière de paléontologue en Chine de 1923 à 1946. Il y a forgé aussi une théologie qui, d’abord étouffée, devait refaire surface en marge du Concile à partir de 1962 (l’ouvrage du P. de Lubac). Chaque année, au moins jusqu’en 1968, des ouvrages fondamentaux lui furent consacrés, portant la controverse à son comble.

De Gaulle, dont le père fut professeur chez les jésuites, lui-même élève des jésuites, proche du P. Daniélou, se donne le plaisir de le citer dans un discours officiel lors de sa visite d’Etat en Union soviétique en juin 1966, et pas n’importe où, à l’étape sibérienne de Novossibirsk. De la synthèse teilhardienne, De Gaulle retenait la vision du progrès humain. De l’atome à la conquête de l’espace et au vol supersonique, il se projetait - et voulait projeter la France - dans le futur, tout en ayant conscience de l’incomplétude de l’ambition purement prométhéenne de l’homme qui ne pouvait, comme l’enseignait Teilhard, se réaliser que dans une Parousie centrée sur le Christ, dans la ligne de la vision de Saint Paul. Homme d’avant-hier et d’après-demain, comme on l’a écrit, De Gaulle avait le goût des grandes fresques qui venaient d’avant l’histoire pour aller aux fins dernières. Teilhard lui fournissait cette clé, sans bien entendu méconnaître en rien le déroulement historique qui était son lot et qui n’était pas du ressort de Teilhard, ce qu’on lui a reproché. Après tout, l’Histoire vécue comme une suite de péripéties incohérentes n’est pas vraiment porteuse d’optimisme mais, comme l’a dit Teilhard qui le regrettait chez les Chrétiens, de scepticisme.

Contrairement à une image trop complaisamment donnée de lui-même, De Gaulle n’était pas un sceptique, mais un croyant dans le progrès humain. On le voit bien par contraste avec son ancien collaborateur et désormais adversaire acharné, l’ethnologue Jacques Soustelle, qui dans ses mémoires, « les quatre soleils », publiées en 1967, consacre plus d’une dizaine de pages à réfuter Teilhard de Chardin, à la fois son anthropologie et, de la part de ce protestant, sa cosmologie. Quel que soit le fond du débat, c’est dire le caractère central à l’époque des thèses du jésuite, y compris dans l’arène politique.

Le véritable introducteur de De Gaulle en Chine aurait été le Père Teilhard de Chardin. Non dans les lieux de la vieille Chine impériale - De Gaulle allait très vite dans les musées et les monuments -, mais dans les grands espaces naturels, géologiques, les steppes, les montagnes, les grands fleuves, bref « la Chine immense », c’est cela qu’à la suite de Teilhard, de la Mongolie au fleuve jaune, il aurait voulu parcourir, arpenter, comme il l’avait fait sur les grèves irlandaises ou dans les plateaux arides et désolés de l’Estremadure. La Chine pérenne depuis la Préhistoire jusqu’au post-communisme.

Bien sûr, il y aurait eu la messe, comme en 1966 à Léningrad, ou en 1967 à Gdansk, où il avait communié, selon le témoignage de son fils, l’amiral Philippe de Gaulle, « pour les millions de chrétiens qui l’étaient restés en dépit d’un régime totalitaire qui voulait effacer Dieu ». En territoire chinois, aux extrémités de la terre, comment ne pas penser à la « messe sur le Monde » du père Teilhard de Chardin – « à défaut d’autre messe », « sans pain ni vin », « dont l’hostie est l’Asie » ?

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