L’utopie et le crime nazis.

Vendredi 21 mars 2014 // L’Histoire


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Le phénomène nazi, de par sa monstruosité, semble échapper aux critères d’une analyse vraiment rationnelle. N’avons-nous pas à faire à une bande de fous criminels, éventuellement prédateurs et crapuleux ? J’avouerai que le caractère démoniaque du personnage d’Hitler m’a détourné de lire seulement ses biographies, tant je redoutais de m’affronter à la monstruosité personnifiée. Mais, tout de même, il faut bien pouvoir rendre compte de l’avènement du régime national-socialiste, de son installation dans une Allemagne réputée par sa culture rayonnant sur toute l’Europe, et singulièrement sur notre propre pays. Bien sûr, il y avait des signes précurseurs à l’intérieur d’un certain germanisme et d’un certain nationalisme allemand portés à la démesure, ne serait-ce qu’à cause de leur conviction d’une supériorité du moi racial, que l’on retrouve jusque chez un Fichte. Mais le nazisme n’est pas réductible aux seuls démons du germanisme, il y ajoute quelque chose de spécifique et d’original, qui explique qu’il ait pu accomplir les transgressions inouïes dans lesquelles il a entraîné tout un peuple. L’enquête que nous propose Frédéric Rouvillois à ce sujet est d’autant plus convaincante qu’elle se rapporte à une étude minutieuse du dossier et à une démonstration implacable. En un mot, c’est le caractère utopique du projet et de l’entreprise nazis qui rendent compte le plus adéquatement de son essor monstrueux.

Rouvillois n’est pas le premier à avoir exploré ce modèle d’explication, il a des précurseurs qu’il cite avec les précisions nécessaires. S’il a choisi de poursuivre dans leur direction, c’est en quelque sorte pour perfectionner l’analyse, en répondant au surplus à ceux qui la récusent. En effet, pour beaucoup encore, l’utopie est loin d’être un concept négatif. On trouverait dans la rhétorique de certains chrétiens de gauche de fréquents recours à une sorte d’anticipation créatrice et mobilisatrice pour mettre à bas un système d’injustice. Le teilhardisme, dans sa mouture progressiste des années d’après-guerre, correspondait à cet appel à un monde meilleur. Mais n’est-ce pas aussi une des dimensions de la pensée des Lumières où la science apporte le secours de sa toute puissance à une entreprise qualifiée au moment de la Révolution française de régénératrice ? Dès lors, comment associer le nazisme exclusivement oppressif à une aventure par essence émancipatrice ? Oui, mais voilà : il ne fait désormais plus de doute que la tentation totalitaire est étroitement associée à la volonté de modifier la condition humaine, même si elle la déborde largement ou même, la trahis. Une autre objection vient du côté incontestablement nihiliste d’un mouvement dont on souligne à juste titre l’indigence intellectuelle. C’est notamment la thèse d’Hermann Rauschning qu’il m’est arrivé d’évoquer dans cette chronique, en la trouvant pertinente.

Mais cela n’empêche pas qu’il y a chez Hitler lui-même et son entourage proche une véritable idéologie, avec des objectifs précis, qui ne sont en rien des prétextes justifiés par l’opportunité d’un moment. Ils ne seront jamais abandonnés, mais au contraire poursuivis avec une détermination absolue. Or cette détermination est en lien indissoluble avec la réalisation d’un projet qui suppose les moyens les plus criminels. En ce sens, l’utopie nazie est peut-être la plus radicale de toutes, dans la mesure où « faisant fi des contingences matérielles les plus pressantes et des interdits moraux les plus élémentaires » elle a prétendu aller au terme de son projet. « Reconnaître le caractère utopique du nazisme permet de comprendre que toute tentative de construire le paradis terrestre quels qu’en soient laforme, les principes et les bénéficiaires citoyens vertueux, peuple élu, race supérieure, prolétariat ou vrais croyant toute tentative de cet ordre est en soi lourde de tragédies. Qui veut faire l’ange fait la bête, le mot de Blaise Pascal reste universellement valable. Il n’y a pas d’utopie innocente. »

Mais ces prolégomènes ne valent que par le parcours de l’enquête que Frédéric Rouvillois nous propose en trois étapes. La première concerne la préhistoire de l’idéologie et du mauvais rêve avec ses modèles et ses inspirateurs, il est vrai bien présent à une certaine culture germanique. Marcel Déat et Pierre Drieu la rochelle se référaient à des précurseurs français : Saint-Simon, Cabet, Fourier, Toussenel ; les nazis peuvent puiser dans un large patrimoine, notamment celui qui se rapporte au racisme et à l’obsession eugénique. Mais la seconde étape nous met en prise avec l’élaboration du projet lui-même qui consiste avant tout à faire naître la société parfaite. Cela suppose d’avoir la maîtrise de la nature, de pouvoir construire le paradis rêvé et donc de faire naître l’histoire aux forceps. En troisième lieu, la réalisation concrète du projet aura besoin de moyens radicaux : la construction d’un État total, la mise au pas de toute la société et l’élimination des obstacles de la façon la plus impitoyable.

Le nazisme place au centre de son dispositif théorique et de sa pratique le mythe de l’Aryen, qui est le Prométhée de l’humanité : « C’est lui, affirme Hitler, qui a toujours fourni le plan de tous les édifices du progrès humain, lui qui a toujours allumé à nouveau ce feu qui, sous la forme de la connaissance, éclairait la nuit recouvrant les Mystères obstinément muets et montrée ainsi à l’homme le chemin qu’il devrait gravir pour devenir le maître des autres êtres vivants sur cette terre. » Le nazisme est donc un progressisme, il n’a pas de mots assez durs contre la réaction. Il est entièrement tendu vers l’avènement de l’espèce humaine, dont la race aryenne est l’avant-garde douée de tous les privilèges biologiques et culturels.

Frédéric Rouvillois insiste sur ce point que la sauvagerie sans nom du nazisme est en raison même de son utopisme, qui commande « la volonté de refaire la nature et l’histoire, la disparition du hasard et la rationalisation du destin, mais aussi le refus de tenir compte des réalités et des besoins les plus élémentaires, la rupture systématique avec le passé se traduisant par une inversion systématique des principes et des valeurs. » Le judéocide s’inscrit dans cette inversion, car l’extermination passe par un appel pervers à l’idéalisme, au dévouement, à ce qui permet d’obtenir une totale docilité pour atteindre l’ampleur maximum du système de terreur. L’utopie est exterminatrice, elle exige l’élimination définitive de ce qui s’oppose à son effectuation. Il y avait déjà cette idée dans l’ouvrage emblématique de Thomas More. Pour aboutir à l’humanité idéale, il ne faut pas hésiter à se placer « en dessous de l’humanité, en renonçant à toute moralité ». S’il n’avait pas eu leur abjecte utopie, jamais les nazis n’auraient réussi à s’imposer et à aller au bout de leur démarche. Il fallait le leurre d’un bien absolu seul capable de justifier le nihilisme comme moyen indispensable.

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