L’ombre de Martine Aubry.

Mercredi 30 juillet 2014 // La France

Arnaud Montebourg qui rit. Arnaud Montebourg qui pleure. Un jour, le ministre de l’Économie confie à un proche qu’il va quitter le gouvernement de Manuel Valls, faute de pouvoir infléchir la ligne politique du président. Le lendemain, il dément et affiche sa bonne entente avec le premier ministre. Mais personne, à gauche comme à droite, ne s’étonnerait que le troisième homme de la primaire socialiste de 2011 ne quitte un jour le gouvernement pour mieux faire entendre ses différences et tenter de faire oublier l’échec du redressement productif dont il était le chantre. Une manière surtout pour ce Don Quichotte de la politique française de ne pas contrarier son avenir en prenant ses distances avec un président condamné à l’échec et à l’impopularité.

Martine Aubry n’a pas ce genre d’état d’âme. L’ancienne première secrétaire du Parti socialiste s’est depuis longtemps retranchée à Lille. Un repli tactique qui lui laisse les coudées franches et lui offre la possibilité de faire entendre sa petite musique. Au besoin d’apparaître comme un recours : pour Matignon, si l’aventure Valls tournait au fiasco ; pour l’Élysée, si François Hollande était obligé de renoncer à se représenter faute d’avoir su inverser la courbe du chômage et ou si l’idée d’une primaire à gauche s’imposait face à l’évidence de la qualification de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017.

Officiellement, la fille de jacques Delors jure à qui veut l’entendre qu’elle ne souhaite que le succès de la gauche au pouvoir et s’emploie à le démontrer dès que l’occasion se présente. « Elle n’a pas d’ambition personnelle et n’a qu’un objectif : aider à faire gagner la gauche », explique François Lamy, son ancien bras droit au P5, viré sans ménagement du gouvernement. Et pourtant, ils sont nombreux, à l’Élysée et à Matignon, à se demander s’ils peuvent faire confiance à Martine Aubry. Pis, beaucoup sont convaincus que la fronde des députés socialistes est inspirée, sinon téléguidée, par la maire de Lille.

Début avril, l’ancienne patronne du PS reconnaissait qu’elle « aurait signé » L’Appel des 100, réclamant un nouveau contrat de majorité avec le gouvernement et l’inflexion de la politique économique de Manuel Valls. Jean-Marc Germain, député socialiste des Hauts-de-Seine, Christian Paul, député de la Nièvre, qui comptent parmi les 41 parlementaires frondeurs du PS les plus intransigeants, ne sont- ils pas des proches de l’ancienne première secrétaire du Parti socialiste ? Jean-Marc Germain, qui parle tous les jours au téléphone à son ancienne patronne, se défend d’être le bras armé de la maire de Lille. L’entourage de Martine Aubry dénonce même « une rumeur stupide ».

II n’empêche. Le doute subsiste. Et la question du jeu dangereux de Martine Aubry se pose tous les jours dans les allées du pouvoir. Les banderilles de ses amis indisposent François Hollande et désespèrent Bruno Le Roux, le patron des députés socialistes, qui peine à faire régner l’ordre dans ses rangs. Et pour cause : le groupe socialiste à l’Assemblée nationale est très largement noyauté par les aubrystes, plus nombreux que les députés hollandistes. La raison est toute simple : c’est Martine Aubry qui a distribué les investitures lorsqu’elle était la patronne de la Rue de Solferino. L’ombre de Martine Aubry façonnant à sa main le futur groupe parlementaire de la majorité et scellant des alliances avec les écologistes, qui allaient être comme autant de petits cailloux dans les souliers du président.

Martine Aubry a fait de Lille et de la fédération du Nord sa place forte. Mais son ombre portée s’étend bien au-delà. Il faut dire qu’elle s’est toujours montrée extrêmement critique à l’égard de François Hollande. Leur inimitié est ancienne. Pendant la primaire socialiste, c’est elle qui fut la plus virulente à l’égard du président du conseil général de Corrèze. « Il faut du tempérament, des convictions chevillées au corps, ne pas tourner au moindre obstacle. Dans une crise dure, face à une droite dure, il faut être fort », disait-elle à l’intention de François Hollande, candidat d’une « gauche molle ».Jean-Luc Mélenchon, le leader du Front de gauche, n’aurait pu mieux dire. Aujourd’hui encore, même si elle se garde bien d’attaquer en face le chef de l’État, Martine Aubry serait à même de signer des deux mains ses propos assassins d’hier. Les faits lui ont donné, depuis longtemps, raison.

À l’égard de Manuel Valls, Martine Aubry est encore moins tendre. Elle n’a jamais apprécié ce jeune lion du PS qui a si souvent pris le contre-pied de la ligne officielle du parti. Elle a d’autant moins caché son exaspération à son encontre que, souvent, les critiques du député, maire d’Évry, notamment sur les 35 heures, lui étaient directement adressées. Elle ne voulait pas qu’il fût nommé et promu à Matignon. Si, aujourd’hui, elle fait mine de jouer collectif, Martine Aubry ne se prive jamais d’un coup de griffe à l’égard du premier ministre.

Une anecdote ? Pendant la campagne des européennes, elle partage l’affiche d’un meeting avec Manuel Valls. La politique politicienne a ses raisons que le cœur ne connaît pas. L’idée est de montrer l’unité du PS, à quatre jours d’une élection qui s’annonce compliquée, de soutenir les efforts du premier ministre qui s’est engagé de tout son poids dans cette bataille électorale. À la fin du meeting, la maire de Lille et Manuel Valls sont côte à côte sur l’estrade quand résonnent les premières notes du Chiffon rouge, un classique du répertoire de la gauche. Martine Aubry reprend en chœur la chanson de Michel Fugain tandis que Manuel Valls peine à cacher qu’il n’en connaît pas les paroles. Devant les caméras qui scrutent leurs visages, Martine Aubry glisse à l’oreille du premier ministre : « Ça, c’est une chanson de gauche. » Une remarque en forme de tacle - un de plus - prononcée suffisamment fort pour que les médias s’en fassent l’écho.

Lorsqu’elle déjeune avec le président ou le premier ministre, Martine Aubry se garde bien d’en faire grand cas et de médiatiser ses rencontres. Mais son entourage ne manque pas de laisser filtrer les critiques de l’ancienne patronne du Parti socialiste. Et si elle ne lâche pas encore totalement ses coups, c’est en partie parce que son avenir politique est menacé par les affaires judiciaires. Certes, sa mise en examen "pour homicides et blessures involontaires" dans le dossier de l’amiante des salariés de l’usine Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau (Calvados) pourrait être levée dès cette semaine. Mais elle n’en a pas fini avec la justice. Un nouveau nuage la menace : elle risque d’être prochainement entendue dans l’enquête sur les conditions d’attribution de la construction du stade de Lille. De quoi contrarier tousses plans !

D’autant plus que Martine Aubry peut se flatter d’être toujours la plus populaire auprès des militants du Parti dans les enquêtes d’opinion. Elle devance Manuel Valls et Ségolène Royal dans le cœur des socialistes. Un atout qu’elle aimerait faire fructifier. La présence d’Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon au gouvernement lui a permis d’accroître son emprise sur l’aile gauche du PS. Elle ale champ libre de ce côté-là.

Discrètement, Martine Aubry se prépare pour 2017. Au cas où... Elle aura alors 66 ans. Bien moins qu’Alain Juppé, qui en aura 71. Pour ce faire, elle a activé un think tank. Son nom ? Renaissance.!! aurait pu s’appeler Revanche. Toujours placée, jamais gagnante, celle qui fut longtemps le meilleur espoir féminin de la gauche espère encore que son heure viendra. Déjà, au début des années 2000, elle avait préféré quitter le gouvernement de Lionel Jospin pour briguer la succession de Pierre Mauroy à Lille et faire de cette forteresse du socialisme le tremplin de ses ambitions nationales. Martine Aubry avait fait le pari que, Jospin élu, elle pourrait revendiquer Matignon. Jospin battu, elle pensait prendre la tête de l’opposition. Aujourd’hui encore, elle fait un choix tactique identique, en se mettant en réserve du Parti socialiste.

Patiente. Trop patiente ! Calculatrice. Trop calculatrice ! Son attitude ne manque pas de désarçonner nombre de ses supporters qui souhaitent qu’elle prenne officiellement la tête de la fronde contre Manuel Valls et le président. Mais la maire de Lille fuit la lumière et se défie des médias. Pour elle, c’est trop tôt. « Demain, disent ses amis, ce sera peut-être trop tard. » Il lui faudra compter sur la concurrence d’un Arnaud Montebourg, dont la démission est programmée.

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