L’odieuse dictature de la transparence.

Dimanche 28 avril 2013 // La France

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La transparence est devenue la nouvelle maladie de notre époque. Elle a commencé par gangrener le monde des affaires, avec la publication obligatoire des rémunérations des dirigeants de société. Ce qui n’a résolu en rien le caractère immoral ou infondé de certains de ces salaires. Elle s’est poursuivie avec l’éclosion des affaires WikiLeaks, VatiLeaks ou OffshoreLeaks, qui a livré au monde entier des documents protégés soit par le secret défense, soit par le secret bancaire. Et, comme si notre société en demandait encore plus, à l’instar des Romains qui, dans l’arène, réclamaient que l’on donne plus d’esclaves à manger aux lions, le président de la République a obligé ses ministres à mettre sur la table l’intégralité de leur patrimoine. Avant que ce soit le tour de l’ensemble des élus puis sans doute , plus tard, de tous les agents publics.

Le chef de l’État a cru voir dans cet exercice de transparence le moyen de mettre fin aux ravages politiques provoqués par l’affaire Cahuzac. Faut-il que François Hollande soit bien mal conseillé et bien peu expérimenté ! Imaginons un seul instant que ces déclarations de patrimoine aient été rendues obligatoires il y a onze mois. L’ancien ministre du Budget aurait déclaré posséder un appartement avenue de Breteuil, une maison à Villeneuve-sur-Lot, sans doute d’autres biens on le lui souhaite ! , mais il n’aurait évidemment pas mentionné l’existence de comptes illicites à Singapour, dont le montant précis reste toujours inconnu à ce jour... Si bien que, derrière chaque déclaration de patrimoine, il y aura forcément la suspicion du mensonge. À partir de maintenant, la devise de nos élus sera nolens volens : je me dévoile car j’ai quelque chose à cacher.

Un ministre riche ou un ministre pauvre importe pourtant bien peu aux Français. Tout ce que nos concitoyens réclament à cor et à cri, c’est de l’honnêteté et de l’efficacité. Chaque jour, ce sont plus de mille chômeurs de plus qui pointent à Pôle emploi. Mais nos dirigeants n’ont qu’une seule préoccupation : savoir si tel ministre a deux voitures ou tel autre, des contrats d’assurance vie. Tout le monde s’en fiche. Car quels qu’ils soient, un jour ou l’autre, rien ne les empêchera de mentir, si cela leur est nécessaire, devant la représentation nationale, voire même "les yeux dans les yeux" face au président de la République.

Jérôme Cahuzac a menti, comme François Mitterrand avait bâti sa vie sur le mensonge, comme Jacques Chirac a toujours flirté avec la vérité et comme François Hollande ment pour défendre une politique qui conduit le pays dans le mur. Au point de lancer cette opération vérité sur les comptes privés à la veille d’une opération mensonge sur les comptes publics. Mais le plus grave dans cette obligation de transparence, c’est qu’elle procède en fait d’une tentation totalitaire. Celle qui consiste à nier toute vie privée, toute intimité et, pire, toute différence par rapport à un patrimoine jugé raisonnable. C’est ce qu’a exprimé Thierry Robert, le député (MoDem) de La Réunion, qui, reconnaissant qu’il percevait 90 000 euros par mois, a déclaré "en avoir marre" de ce climat français qui décourage l’investissement. Celui ou celle qui se risquera à avouer qu’il a une voiture neuve, une maison sur la Côte d’Azur et un appartement dans les beaux quartiers parisiens sera d’emblée considéré comme suspect. Comme cela était le cas, jadis, de l’autre côté du rideau de fer ou chez les Khmers rouges.

En France, comme dans tous les pays démocratiques, chacun peut être amené à rendre des comptes, auprès de ses actionnaires, auprès du fisc, auprès de la justice, s’il a éventuellement commis un écart de conduite. Et c’est normal. Charge ensuite à la justice d’établir une éventuelle culpabilité dans le secret de son instruction. Désormais, avec cette obligation de transparence poussée à l’extrême, c’est notre sacro-sainte "présomption d’innocence" qui se trouve jetée aux orties au profit d’une "présomption de tricherie". Puis ce sera le tour de la vie privée : femme, enfants, parents, cousins. Une fois la boîte de Pandore ouverte, personne ne sait jusqu’où ira ce besoin de voyeurisme.

Reste enfin une dernière conséquence liée à cette odieuse dictature de la transparence : c’est la coupure accrue du pays légal avec le pays réel. Il y a cette "France d’en haut", qui va devoir étaler ce qu’elle possède. Et cette "France d’en bas", qui s’appauvrit tous les jours et qui va assister à cet insupportable concours de confort, de privilèges et de passe-droits. De quoi nourrir cette jacquerie qui gronde dans le pays. De quoi donner finalement raison à Guy Béart, qui chantait : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. »

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