L’humanité illégitime ?

Jeudi 2 mai 2013 // Divers

Déjà Malraux avait posé la question : « Pourquoi aller sur la lune, si c’est pour se suicider ? De la part de l’auteur de La condition, humaine, c’était dans la ligne constante de son propre débat intérieur face au nihilisme. Mais n’était-ce pas aussi l’expression d’un doute inhérent à la modernité elle-même, la promotion de l’homme, dont elle avait fait son projet directeur, explosant en vol à force de douter de sa légitimité ? Malraux parlait pourtant encore au sein d’une culture où l’humanisme de type prométhéen persistait, ne serait-ce que sous sa forme marxisante, celle que le jeune Marx avait définie à l’aune de l’athéisme radical.

L’homme était la divinité suprême « devant laquelle il ne saurait y avoir aucune autre divinité » Il en allait de même avec le grand Être d’Auguste Comte, dont le fondateur du positivisme avait fait l’objet d’un culte qui devait se substituer à tous les autres. La religion de l’humanité n’a jamais réussi à s’imposer sous les formes un peu caricaturales de son inventeur, mais on aurait tort de sous-estimer l’importance de l’intuition comtienne, d’autant qu’elle est à l’origine de ce qu’on pourrait` appeler la légitimité positiviste du monde moderne, celle qui avait remplacé la théologie par la science et le salut par la technique. Oui, mais voilà, tout cela n’est-il pas en voie d’effondrement, non seulement parce que le soi-disant humanisme athée s’est révélé inhumain, mais de, façon plus radicale parce que l’humanisme tout court est en voie d’extinction faute de substance intérieure apte à le faire survivre ?

Maurice Clavel avait déjà affamé la mort de cet humanisme il y a quarante ans, en privilégiant la voie pascalienne, celle d’une refondation spirituelle, les tentatives humanisantes étant vouées à un échec fatal. Rémi Brague reprend complètement le dossier, sous le biais de la rationalité philosophique et sous le coup d’une exigence existentielle que l’on peut qualifier de planétaire : « L’humanisme exclusif est tout simplement impossible. Non, parce qu’il rendrait l’homme inhumain maïs parce qu’il détruirait l’homme au sens le plus plat de ce terme. Lorsqu’on l’abandonne à sa logique interne, il doit se détruire soi-même à plus ou moins long terme. Il est en effet incapable d’apporter une réponse à une question fondamentale : celle de point d’appui. » Un point d’appui ? Le terme est gros d’une immense charge spéculative.

Sur quoi s’appuyer pour prétendre qu’il convient de prendre position « en faveur de la continuation de l’aventure humaine ou de son interruption » ? On trouvera peut-être intempestive cette façon d’insister sur une détermination métaphysique que beaucoup voudraient laisser à la conscience individuelle. Mais comment y échapper alors qu’elle est posée par les choix fondamentaux du présent ? Et d’abord par celui de la persistance de l’humanité !

Le positivisme avait voulu éradiquer la métaphysique, en délégitimant le pourquoi au profit du comment mais le pourquoi se réinvente aujourd’hui avec une singulière insistance, dès lors que des décisions vitales sont en jeu. Il est vrai que Gunther Anders, qui anticipait bien des hantises de Rémi Brague au point de s’interroger sur l’obsolescence de l’homme, ne voulait pas s’abandonner à la métaphysique. Il privilégiait la philanthropie, c’est à dire le simple amour du semblable. C’était déjà la position de Dostoïevski, qui faisait dire à Aliocha Karamazov qu’il faut aimer la vie avant de prétendre lui trouver un sens. Mais le philosophe ne peut se satisfaire de cette sorte d’agnosticisme. C’est ce qu’Hannah Arendt appelait le grand fait de la natalité qui est prioritaire. Vaut-il vraiment la peine d’assurer la survivance de l’espèce en projetant dans l’existence des enfants sur fond d’incertitude absolue ?

Rémi Brague, tout en partageant complètement le diagnostic de Gunther Anders, choisit résolument le chemin de la métaphysique. Ce faisant, il annonce la publication d’un énorme ouvrage qui serait intitulé Le Règne de l’homme et dont le présent essai serait une sorte de satellite. C’est dire à quel point il s’agit d’une ambition spéculative de grand style, parce qu’à la mesure du défi qui s’offre à nous. On pourrait à son propos recourir à la formule de Sartre, s’interrogeant pour savoir si l’homme est une passion inutile, car c’est toute une tendance récurrente que celle qui consiste à faire le procès d’un être qui s’estime supérieur et qui ne pourrait être qu’un prédateur nuisible et dangereux. Le philosophe envisage ce procès en le restituant à l’histoire des idées.

Il constate, en effet, qu’il s’est produit un détricotage de l’humanisme après que celui-ci ait été porté à l’incandescence de l’auto-divinisation et de l’autonomie de l’individu. Répudiation du maître et possesseur de la nature, condamnation du prédateur, fin de l’exception humaine avec la revalorisation du règne animal. Tout l’échafaudage s’effondre, notamment sous les assauts de l’écologie profonde, qui ne craint pas d’envisager la disparition de cette espèce présomptueuse, pour que Gaïa retrouve son innocence originelle.

Mais cet effondrement s’annonçait de longue date. On peut en saisir des repères ici et
là dans l’Antiquité. Au Moyen Age, les frères sincères, au sud de l’Irak, mettent en question la domination de l’homme sur les animaux. Plus tard, en Russie, le poète Alexandre Blok ne craint pas de se réclamer de l’anti-humanisme Certains de ses accents évoquent le premier Nietzsche, celui de La naissance de la tragédie, en guerre contre le socratisme rationaliste, pour mieux mettre en évidence le génie dionysien. A quoi peut bien aboutir ce rejet de « l’homme éthique, politique ou humain, au profit de l’avènement de l’homme artiste » ? On retrouvera des analogies de cette métamorphose chez les futuristes italiens et les expressionnistes allemands.

Deux chapitres importants sont consacrés à deux penseurs essentiels, dont l’interprétation de l’humanisme moderne garde quelque chose d’énigmatique. Je ne puis que les signaler, non sans affirmer que Rémi Brague y atteint une profondeur et une pertinence dans la critique sur un domaine trop mal exploré. Qu’est-ce que ce Dieu prétendu mort et précipitant la mort de l’homme ? « Il vaudrait la peine de retracer la généalogie de ce dieu saisi à travers les catégories de force (et non de charité), de sacré (en non de sainteté) et de valeurs (et non de Bien). » Impossible d’échapper au questionnement métaphysique décisif.

L’homme nouveau, le surhomme, l’être au-delà de l’humain, qui est-il, s’il n’a pas le point d’appui déjà signalé ? La conclusion de l’essai, d’une extrême densité, se propose une sorte de coup de force à l’encontre de cette modernité qui a organisé la disparition de ce qu’elle avait promue au sommet. N’est-ce pas le moment de la révoquer, non pas en ses aspects réellement positifs, mais en replaçant au centre l’ordre d’être, qui ne s’entend pas sans la primauté du Bien qui l’éclaire et le justifie ? Retour au Moyen Age, comment l’entendait déjà Berdiaev ? Pourquoi pas, dès lors que, contrairement aux préjugés, la modernité nous aurait mené à l’extinction de l’homme, par déni de sa légitimité.

Rémi Brague - « Le propre de l’homme - Sur une légitimité menacée », Flammarion, prix franco : 21 €.

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