L’heureux défilement de la tyrannie Européenne.

Par Jacques Nikonoff, porte-parole du M’PEP et ancien président d’Attac.

Mercredi 25 avril 2012, par Jacques Nikonoff // L’Europe

Drapeau de France

  •  « Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire » (Mille et une nuits, 2011).
  • « La confrontation. Argumentaire anti-FN » (Le Temps des Cerises, 2012).

L’éditorial du journal Le Monde daté du 10 mars 2012 est particulièrement réjouissant. Intitulé « Le triste délitement de l’idée européenne », il dresse un constat dépité des résultats d’un sondage montrant combien la « construction » européenne est désormais majoritairement rejetée par la population.

Ce sondage a été réalisé les 2 et 3 mars par Ipsos-Logica Business Consulting pour Le Monde. Il posait, principalement, la question suivante : « Pour faire face efficacement aux grands problèmes à venir, quelle est la meilleure solution ? ». Les personnes interrogées avaient alors quatre possibilités de réponses :

  • « Renforcer les pouvoirs de l’État, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe ».
  • « Renforcer les pouvoirs de l’Europe, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’État ».
  • « Ne rien changer ».
  • « Ne se prononce pas ».

Ce qui a mis en rage les journalistes du Monde qui ont rédigé cet éditorial est le score obtenu par la première réponse : 56% des personnes interrogées sont pour « renforcer les pouvoirs de l’État, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe ». Celles qui veulent poursuivre dans la voie de la destruction de la souveraineté nationale et populaire ne sont que 38% ! Parmi ces 56%, ont retrouve la structuration idéologique issue du référendum sur le traité de Maastricht en 1992, poursuivie lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen.

Ce sont les sympathisants du Front national, à 82%, qui sont les plus favorables au renforcement des pouvoirs de l’État, « même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe ». On trouve ensuite logiquement, compte tenu de la position du Parti communiste français en 1992 et jusqu’en 2005, à 60%, les sympathisants du Front de gauche. La véritable surprise de ce sondage vient des sympathisants du Parti socialiste qui, à 50%, sont également favorables au renforcement des pouvoirs de l’État, « même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe ». Y compris à l’UMP, purgée de ce qui pouvait y rester de gaullisme, les sympathisants se prononcent à 54% pour cette solution.

Nul sondage ne pouvait être plus réjouissant que celui-ci. Enfin, le mythe européen se lézarde au point de faire vaciller l’édifice ! Le désarroi des journalistes du Monde est particulièrement plaisant, compte tenu du rôle de ce journal dans l’animation d’une campagne permanente pro-européiste et de dénigrement de la France.

Ainsi, pour ces journalistes désormais sans boussole, « les Français veulent moins d’Europe ». Il y aurait « un côté paradoxal dans ce désamour pour l’Europe », « l’école souverainiste l’a emporté, elle est majoritaire aujourd’hui dans l’opinion ». Et l’éditorial de se terminer par un vœu prenant la forme d’une sommation politique : « le rôle des politiques est de convaincre que la réponse aux défis de l’avenir passe par plus d’Europe ».

À un journal qui fait régulièrement la leçon à tout le monde, et dans tous les domaines, on ne résistera pas au plaisir de le remettre à sa place. Quand Le Monde, dans son éditorial, parle de « l’Europe », il se trompe. Soit il fait preuve d’une incompétence rare, soit il fait exprès de se tromper. Car en réalité Le Monde ne parle pas de "l’Europe" mais de l’Union européenne. Ne mélangeons pas ces deux notions ! L’Europe est un continent, comme l’Afrique ou l’Asie. Selon la Commission européenne elle-même, l’Europe, c’est-à-dire le continent européen, est composée de 49 pays. Quant à l’Union européenne, il s’agit d’une alliance scellée par des traités entre 27 pays du continent européen. Ce contre-sens, évidemment volontaire, vise à assimiler l’Union européenne à l’Europe et à naturaliser « l’idée européenne ». Autrement dit, le but de la minable entourloupe organisée par Le Monde est d’ôter à l’Union européenne son caractère de réalité politique, par définition réversible, pour la figer dans un statut de réalité géographique, et donc irréversible.

Au total, contrairement à l’analyse du Monde, les Français ne rejettent pas « l’idée européenne ». Ce qu’ils rejettent, c’est la « construction » européenne à la mode libérale. Il n’y a d’ailleurs rien de « paradoxal » à ce constat. On ne comprendrait pas pourquoi les Français devraient témoigner de leur europhilie et se prosterner dans l’euro béatitude. Non, les Français ne sont pas des europiomanes ! Ils ont parfaitement bien compris que la crise était due pour une grande partie par les politiques néolibérales menées par l’Union européenne. Nous avons donc toutes les raisons de nous réjouir de cette prise de conscience des Français, qui avaient fait preuve de la même clairvoyance en 1992 et en 2005.

L’éditorial du Monde manifeste son plus profond mépris pour ceux qu’il nomme les « souverainistes ». Ils auraient « gagné », se lamente-t-il. Mais il y a souverainisme et souverainisme. Certains se réclament du souverainisme, particulièrement le Front national, sur la base d’une conception inégalitaire des nations : le nationalisme. La France, pour eux, prouverait par son histoire d’une civilisation supérieure à celle d’un grand nombre de pays. Elle aurait ainsi une sorte de droit naturel à l’hégémonie et n’aurait aucune raison de rechercher la coopération et la solidarité avec les autres nations. D’autres se réclament du souverainisme au titre de leur filiation avec l’héritage de la Révolution française et avec la tradition internationaliste issue du socialisme.

Ce sondage devrait amener les dirigeants du Front de gauche à mieux réfléchir à la question européenne. En 1992, de justesse, le traité de Maastricht ouvrant la voie à l’euro était adopté par référendum. Le PCF, des militants socialistes dont certains ont aujourd’hui rejoint le Front de gauche, la plupart des groupes d’extrême gauche avaient appelé à voter « non » à la monnaie unique.

Même choix en 2005. Le projet de traité constitutionnel européen, qui confirmait notamment le rôle de l’euro et la renonciation à la souveraineté monétaire, était cette fois-ci rejeté par les électeurs. Les mêmes forces qu’en 1992, à gauche, s’étaient opposées à ce projet de traité, élargies cette fois-ci à des milieux socialistes qui avaient appelé à voter « oui » en 1992 (autour de Jean-Luc Mélenchon par exemple). Pourquoi, aujourd’hui, la plupart de ces forces ont-elles accepté l’euro et l’Union européenne ? C’est incompréhensible. D’autant que la preuve par la réalité de l’expérience de ces dix dernières années a été faite des dangers et de l’échec de l’euro.

Les 60% de sympathisants du Front de gauche qui sont pour renforcer les pouvoirs de l’État et réduire ceux des oligarques bruxellois ont raison. Il faut conforter ce courant d’idées et l’aider à convaincre les 40% qui restent – et au-delà – qui restent prisonniers du mythe européen.

Car l’avenir, contrairement à ce que prétend l’éditorial du Monde, ne passe pas par « plus d’Europe ». Au contraire ! Il passe par moins d’eurolibéralisme, moins de concurrence libre et non faussée, moins de liberté de mouvement des capitaux… L’avenir passe par la reprise en mains, par chaque peuple, de sa souveraineté nationale. Il passe par des mesures unilatérales de sortie de crise décidées par les nations, dans une perspective internationaliste. Par la sortie de l’euro et de l’Union européenne. Et même par le démantèlement de l’Union européenne.

Alors les conditions d’une véritable alliance entre les peuples et les nations d’Europe – tous les peuples et toutes les nations, pas simplement les Vingt-Sept seront réunies.

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