L’héritage du « roi Richard »

Sciences Po

Dimanche 29 avril 2012, par Mickaël Fonton // La France

La disparition de son directeur laisse orphelin un établissement à la tête duquel il était depuis quinze ans. Hommage unanime mais bilan contrasté.

Un moment d’unanimité. À l’annonce du décès de Richard Descoings la classe politique s’est, pour une fois, exprimée à l’unisson. Nicolas Sarkozy a salué « un grand serviteur de l’État », tandis que Valérie Pécresse évoquait « un homme engagé et brillant » et Luc Chatel « un esprit visionnaire ». De son côté, François Hollande a regretté « une des figures les plus importantes et les plus reconnues du monde éducatif », tandis que Vincent Peillon parlait de « perte pour tous ceux qui souhaitent faire évoluer l’éducation. »

Qui était Richard Descoings ?

Agé de 53 ans, ce fils de médecins, passé par les prépas littéraires du lycée Henri-IV puis par Sciences Po, était un pur produit du système égalitaire Français : Sorti de l’Ena en 1985, il passe par le Conseil d’État et les cabinets de Michel Charasse (Budget) et Jack Lang (Éducation nationale). Déjà nommé directeur-adjoint de Sciences Po en 1989, il en prend la tête en 1996, ouvrant le premier de ses quatre mandats.

Jusqu’alors plutôt discret, il se fait connaître du grand public en 2001, à l’occasion du débat sur les conventions Zep. Il s’agissait de favoriser le recrutement d’élèves issus de lycée "difficiles" en leur offrant une voie d’accès par un recrutement sur dossier et non par le seul concours. Une ébauche de discrimination positive qui provoque, déjà, quelques remous. Le directeur n’en a cure. Il est là pour réveiller "La belle endormie", surnom alors donné à Sciences Po. Les éloges rendus mercredi 4 avril sont, en la matière, assez éloquents : Richard Descoings aimait « faire bouger les lignes », « briser les tabous », il voulait « lutter contre les archaïsmes ».Ses adversaires dénonçaient un bougisme, pointaient du doigt son ego, sa mégalomanie, une personnalité paradoxale oscillant entre Richie et Le roi Richard ses deux surnoms. Lui-même avouait : « Je suis très heureux de ne pas laisser indifférent. » En quatre mandats, ses principaux faits d’armes auront été : le relèvement des droits d’inscription (avec indexation du coût des études sur les revenus parentaux), le passage de la scolarité de trois à cinq ans (avec recrutement post-bac), une ouverture sur l’international, la création de cursus (droit, journalisme, communication).

La culture générale jugée "inutile et discriminatoire"

Si, du côté de ses (nombreux) supporters, on loue le doublement du nombre d’étudiants, la diversification du recrutement et des formations, la visibilité mondiale donnée par celui qui ambitionnait de faire de Sciences Po l’équivalent de Harvard, ses tout aussi nombreux détracteurs font précisément de ce bilan la matière de leurs reproches et regrettent que Sciences Po, foyer de l’élitisme républicain né du traumatisme de la défaite de 1870, soit devenu « une business school de plus », « une énième machine à fabriquer de la compétence », ou, comme l’écrivait Natacha Polony, « un objet hybride, mêlant journalisme, lobbying et communication ».

Cet affrontement entre deux conceptions de la connaissance s’est manifesté à l’occasion de la polémique sur la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée. D’un côté, ceux qui tiennent cette épreuve pour inutile et discriminatoire ; y voient un des moteurs de la reproduction sociale et privilégient le "profil" d’un candidat plutôt que ses strictes aptitudes scolaires. A côté de Richard Descoings, Hervé Crès, directeur des études et de la scolarité de Sciences Po, affirme ainsi : « Nous ne voulons pas recruter des copies mais des individualités. » De même, Peter Gumbel, directeur de la communication de l’école, considère que le système éducatif français, trop passéiste, pèche encore par son élitisme et milite pour la suppression des notes.

De l’autre côté, les tenants des humanités, qui estiment, comme Chantal Del-sol, que cette suppression induit un « rétrécissementde la pensée », une façon de « privilégier l’individu, ses expériences personnelles, au détriment de l’héritage culturel reçu », ou le philosophe Jean-François Mattéi, qui s’alarme de ce que la fin de la culture générale signait moins la disparition des discriminations que la perte d’une commune humanité. Richard Descoings convenait lui-même que Sciences Po devait « tourner la page » de sa longue présence à sa tête. Sa disparition brutale oblige l’école à se réinventer un avenir.

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