L’hébreux langue secrète des boutiquiers en Egypte.

Mercredi 20 novembre 2013 // Le Monde

Pour se jouer des clients, les bijoutiers du grand marché du Caire utilisent entre eux des expressions secrètes qui viennent de l’hébreux !

Le touriste israélien parcourant les allées du grand marché du Caire le Khan Al-Khalili a des chances d’entendre des termes familiers dans la bouche des boutiquiers égyptiens, les bijoutiers en particulier comme le prix de telle chose ou l’éloge de telle autre. Ces mots constituent le langage secret adopté par les marchands du Caire pour se jouer du chaland, comme l’a découvert un chercheur israélien, le pr Gabriel M. Rozenbaum, de l’Université hébraïque de Jérusalem.

La première fois qu’il a entendu des vocables hébraïques rouler dans la bouche des vendeurs du khan Al-Khalili, le pr Rozenbaum a décidé de creuser ce phénomène en profondeur et découvert tout un univers. L’origine du code parmi les bijoutiers remonte au Moyen Age, quand la plupart d’entre eux étaient des juifs caraïtes [un courant du judaïsme qui rejette le Talmud].

"De retour en Israël, raconte-t il, je suis allé voir mes amis juifs d’Egypte et des Israéliens issus de la communauté caraïte. L’existence d’un code hébraïque au sein de la guilde des orfèvres du Caire, depuis quelque mille ans déjà, est avérée. J’ai vérifié plutôt deux fois qu’une au khan Al-Khalili et à Alexandrie, et suis même allé dans les rues aux orfèvres de deux autres villes du delta du Nil, Tanta et Damanhour. Je me suis documenté sur les langues secrètes et j’ai étudié la terminologie de l’orfèvrerie."

"Langue des juifs". Prenons par exemple le vocable "yafeth" dans la langue du souk, dont le sens se rapproche de "bien" ou "beau" : c’est "yaffeh" en hébreu moderne. Les marchands en usent pour échanger des informations sur des clients apparemment bien pourvus ou sur un produit de bonne facture. Certains des vendeurs emploient le mot "zahoub", à l’origine "zahav",1"or" en hébreu, pour désigner une livre égyptienne. Quand ils veulent laisser entendre à un confrère qu’il ferait aussi bien de se débarrasser d’un client, ils lui disent "halakh" ou "ahalakh" ["alla" ou "s’en alla" en hébreu]. Quelques-uns emploient entre eux le mot "admon" pour parler d’instruments ou de bijoux d’occasion réparés, polis et exposés comme neufs par le commerçant. Celui-ci vient de l’hébreu "qadmon", "ancien", voire "préhistorique". Les déclinaisons du pronom possessif "shel" qualifiant un client dérivent elles aussi de l’hébreu : "sheli", "le mien", signifie "en ma possession" ou "près de moi" ; "shelkha", "le tien", signifie "en ta possession" ou "près de toi".

Mais c’est au royaume des nombres que l’influence est la plus importante. Les boutiquiers et les orfèvres des marchés d’Egypte comptent carrément en hébreu : "e’had , "shnaïm", "shlosha"pour un, deux et trois — et même pour trente, soixante, soixante-dix, quatre-vingts, et ainsi de suite.

"Toutes sortes de groupes emploient des langages secrets, dit le Pr Rozenbaum. Les communautés religieuses, les groupes ethniques, les organisations criminelles, les sportifs, les étudiants. Pour éviter que leurs enfants ne les comprennent, les parents parlent devant eux une langue étrangère, un code secret. Certaines répondent à des besoins spécifiques, comme les langues des guildes de métiers. Chez les marchands d’Egypte, le but est de fixer des prix ou de transmettre des informations dans le dos du client. Du fait qu’elle a servi à une communication secrète orale, cette langue n’a jamais été couchée par écrit."

De prime abc, les commerçants n’ont guère montré d’enthousiasme pour faire part au Pr Rozenbaum de leur langage codé, mais, lorsqu’ils eurent compris que l’hébreu était sa langue maternelle et qu’il en avait repéré la trace, ils lui ont ouvert leur coeur. Ils savaient que les mots étranges qui leur montaient aux lèvres étaient empruntés à l’hébreu et provenaient, à l’origine, de marchands juifs. C’est pourquoi ils appellent leur langue secrète "hébreu" ou "langue des juifs".

"Lors d’une de mes visites au khan Al-Khalili, j’ai fait la connaissance de Nader, un bijoutier, qui m’a parlé d’un groupe de touristes étrangers faisant le tour de sa modeste boutique : des touristes ordinaires, à ce qu’il lui semblait, arméniens peut-être, et qui parlaient arabe, se souvient-il. L’une des femmes s’est approchée, intéressée par un foulard. J’ai dit à mon associé : `30 pour celui-ci’, raconte-t-il, énonçant le chiffre hébreu à la perfection. Ayant entendu, mon collègue a annoncé : 90 livres. Et elle de rétorquer : `Pourquoi donc ? Est-ce qu’il n’a pas dit 30 ?’ Nous étions tous abasourdis." Le Pr Rozenbaum regrette de n’avoir pu aller depuis longtemps au grand marché du Caire, du fait de la situation d’insécurité qui y règne. D’après lui, les boutiques ferment maintenant plus tôt qu’avant, et la vie nocturne cairote, dont l’effervescence est célèbre, s’est faite plus courte.

Parlons paix. Cette découverte d’une présence de la langue hébraïque parmi les habiles commerçants des marchés du Caire, d’Alexandrie et d’autres villes vient s’ajouter au vif intérêt manifesté depuis quelques décennies dans le pays du Nil envers Israël et l’hébreu. Il y a même des étudiants égyptiens pour l’apprendre dans les universités publiques, et tout organe local qui se respecte emploie au moins un journaliste le parlant afin de couvrir l’actualité israélienne. On peut trouver aujourd’hui sur les réseaux sociaux des forums bouillonnants où Israéliens et Egyptiens communiquent en hébreu, tel Medabrim Shalom [Parlons paix].

Au moment même où l’on assiste à ce renouveau de la langue hébraïque en Egypte, un processus inverse se produit dans le pays : la diminution du nombre d’Israéliens, spécialement les touristes, et la lente disparition des juifs de la terre d’Egypte.

Cette communauté ne compte plus aujourd’hui que quelques dizaines d’âmes. Le Pr Rozenbaum note que les juifs d’Egypte ont leur propre dialecte, mais que celui-ci aussi va s’éteindre d’ici quelques années, avec la disparition des derniers d’entre eux en Egypte et au-dehors. "La langue secrète fut durant des années la langue des juifs, conclut-il, et voici qu’aujourd’hui elle ne se perpétue que par la bouche de non juifs."

Répondre à cet article