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L’eurodéputé Philippe Lamberts : « Les banques doivent être plus petites et moins profitables »

Par Dan Israel et Ludovic Lamant

Jeudi 16 mai 2013 // L’Europe

Le vote s’est déroulé mi-avril, au parlement européen à Strasbourg. Une très large majorité d’eurodéputés (608 sur 754) s’est prononcée en faveur d’une batterie de mesures visant à mieux encadrer les activités bancaires. Elément le plus spectaculaire de cette directive, censée tirer les leçons de la crise : le plafonnement des bonus.

À partir de janvier prochain, la rémunération variable des banquiers ne pourra plus dépasser le montant de leur salaire de base. Ou le double de ce salaire de base, si les actionnaires de la banque donnent leur accord express. Un plafonnement modeste peut-être, mais qui ne figurait pas dans la proposition de directive rédigée par la commission européenne et les services de Michel Barnier, en juillet 2011. Il a été imposé par les parlementaires, au grand dam des milieux d’affaires.

À la manœuvre sur ce point sensible, un eurodéputé belge, Philippe Lamberts. Dans un entretien à Mediapart, cet élu “écolo”, qui effectue son premier mandat européen, revient sur l’élaboration de ce texte et décrit l’influence des lobbies à Bruxelles. Il regrette aussi la réforme bancaire avortée en France. Ce qui ne l’empêche pas de défendre, malgré tout, la participation des écologistes français au gouvernement.

Certains vous décrivent comme « l’homme le plus détesté de la City ». Est-ce un titre de gloire ?

Tout dépend de quelle City on parle. Récemment, à Londres, j’ai entendu un trader dire : « Si vous payez les gens des cacahuètes, ne vous étonnez pas que vous ayez des singes à l’arrivée. » Ça peut faire sourire, mais en fait pour ces gens-là, ceux qui sont payés des “cacahuètes”, c’est-à-dire une infirmière, un agent de service public, un ingénieur…, ne sont pas des êtres humains. Si je suis détesté de la part de gens qui se considèrent de la race des seigneurs, c’est que je suis sur la bonne voie. Et je compte bien continuer.

Vous allez très loin…

Oui, mais je crois qu’ils le méritent. Ces gens-là croient vraiment qu’ils sont issus d’une autre race. Josef Ackermann, président de la Deutsche Bank jusqu’en mai 2012, considère vraiment que vous ne faites pas partie de la même humanité que lui. Ces gens, comme Lloyd Blankfein, patron de Goldman Sachs, pensent que parce qu’ils sont payés 10, 20 ou 50 millions de dollars par an, ils font le travail de Dieu.

Le parlement européen leur a rappelé, mi-avril, qu’il avait le pouvoir de leur imposer des limites

Ils s’imaginent qu’il suffit de murmurer à l’oreille de leurs ministres des Finances qu’il n’est pas bon de limiter les bonus pour que, par enchantement, ça ne se fasse pas. Mais nous avons été capables de construire une tenaille. Le premier bras de la tenaille, c’est une volonté politique forte, et le second, une opinion publique qui, sans forcément manifester, est bien remontée. Avec ça, on peut casser les noix les plus dures, y compris celles qui sont constituées de cette coalition malsaine entre la haute banque et les ministères des finances.

Les ministres des finances savaient très bien que s’ils s’opposaient au parlement européen, cela les obligerait à déclarer à leur opinion publique qu’ils bloquaient le plus gros paquet de réformes en matière bancaire depuis la crise financière, parce qu’il n’y avait pas assez de bonus pour les banquiers ou qu’il y avait trop de transparence. Allez expliquer ça à vos électeurs.

Vous avez néanmoins fait de sacrées concessions. Vous prôniez une limitation des bonus à 50 % des salaires, et finalement, ils pourront aller jusqu’à 200 %. Est-ce un échec ?

J’ai travaillé quinze ans dans le privé. Une année de ma vie, mes bonus ont égalé mon salaire, et c’était Byzance. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il est impossible de motiver les troupes avec une latitude pareille. Nous avions donc proposé au départ une limite à 50 %. Mais il faut se souvenir qu’au tout début du débat, j’étais le seul à mettre le doigt sur la question des rémunérations. Le rapporteur du texte m’avait même appelé à la « retenue », estimant que je m’exprimais « de manière un peu populiste ». Puis les esprits ont évolué. Et quand nous avons voté au sein de la commission des affaires économiques et monétaires, le sujet a fait l’unanimité.

On a tout de même l’impression qu’à Bruxelles, la règle du compromis finit toujours par affaiblir les décisions…

Il faut bien partir de quelque part, et nous vivons encore en démocratie. Les Verts ne représentent pas 51 % de l’électorat. Avec un groupe qui représente 7 % de l’électorat européen, nous avons boxé au-dessus de notre poids. Nous avons tapé là où ça fait mal, mais ce n’est qu’une étape. Il faudra maintenant s’occuper, par exemple, de l’écart entre rémunérations moyennes et maximums.

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