L’entreprise, le plus bel endroit au monde après la famille

Entretien avec Pierre Gattaz

Samedi 13 juillet 2013 // La France

Le 3 juillet, il sera élu à la présidence de l’organisation patronale française. Son projet ? Bâtir une France qui gagne. Pour cela, le Medef doit partir à la conquête, convaincre et rassembler.

Quel regard portez-vous sur l’économie française ?

Les dizaines de milliers de patrons adhérents au Medef sont extrêmement soucieux pour le futur de leur entreprise : ils ne voient aucune amélioration économique à l’horizon et leurs carnets de commandes sont au plus bas. Ils sont inquiets de cette fiscalité lourde, complexe, confiscatoire et idéologique liée au projet de loi de finance (PLF) 2013 ; ils se disent également exaspérés par l’importance du niveau réglementaire et administratif en France. Dans les hautes sphères du Cac 40, les entreprises sont sauvées par leur présence internationale, mais dans les régions, les patrons de TPE et de PME sont terriblement angoissés ; certains sont aujourd’hui au bord de la crise de nerfs, d’où l’apparition de groupes comme les Dupés (Dirigeants ulcérés par la politique économique et sociale).

De nombreux petits patrons que j’ai rencontrés m’ont prévenu : « Pierre, il faut que tu nous sauves, nous n’en pouvons plus, nous allons crever... ». Le Mouvement des entreprises de France porte donc aujourd’hui les espoirs de l’ensemble de ses 750 000 adhérents qui sont avant tout des PME et des TPE.

Comment comptez-vous vous y prendre ?

Je ne veux pas d’un Medef, vindicatif, revanchard ou véhément mais d’un Medef apolitique, faute de quoi nous ne serions pas crédibles : nous sommes prêts à applaudir si la politique va dans le bon sens, mais nous nous exprimerons aussi dans le cas contraire. Ma ligne de conduite sera la défense.

Quels sont vos projets immédiats à la tête du Medef ?

À la présidence de l’organisation, je profiterai des cent premiers jours, notamment à l’occasion des universités d’été du Medef, pour lancer les états généraux de l’entreprise. Je décréterai l’état d’urgence de l’économie française. Nous allons nous battre sur la fiscalité en amont du PLF 2014 : nous voulons éviter ce qui s’est passé lors du PLF 2013 avec la fiscalité sur les plus-values et la taxation à 75 % des revenus, qui ne touche que 1500 personnes et qui a fait le tour du monde. En imposant cette fiscalité punitive, dogmatique et insupportable, dont nous subissons aujourd’hui les conséquences, le gouvernement nous a envoyé un double message. Celui du mépris et celui de l’incompréhension de la sphère administrative à l’égard de la politique de marché et de ce que nous représentons pour l’économie.

Autre chantier, celui de la compétitivité. Le coût du travail doit baisser de 50 milliards d’euros. La moitié devra être transférée sur la TVA, dont le taux sera graduellement augmenté de 3 points ; les 25 milliards restants proviendront de la réduction des dépenses publiques. C’est une politique volontariste à l’allemande : Hollande doit faire du Schröder ! Pour cela, il doit aussi nous faire confiance, sinon le chômage continuera inexorablement à progresser à 11, 12, voire 13 % de la population active. Ce sera dramatique politiquement, socialement et économiquement.

Votre organisation patronale va donc s’engager ?

Nous devons passer des idées à l’action puis à la conquête. À côté des états généraux de l’entreprise, nous allons également lancer pendant les universités d’été du Medef le projet France 2020. L’objectif ? Aider la France qui veut gagner à se donner une ambition économique. Nous avons tous les atouts pour réussir : un pays magnifique, des gens motivés, des ingénieurs de qualité, des filières d’excellence comme le luxe et l’aéronautique, des PME créatives et des grands groupes.

Quels sont les défis à relever ?

Il y a la moitié de l’humanité à équiper, soit près de 3 milliards d’individus dans le monde. Il faut leur fournir des services et des produits de toutes sortes pour les amener vers plus de confort : des infrastructures, des voitures, des réseaux de télécommunications, des connecteurs électroniques, du conseil en management, des services bancaires, des assurances. Nous sommes face à une situation exceptionnelle ! Parallèlement, nous avons le futur à construire et nous allons tout faire pour le transformer en emplois. C’est d’abord un challenge géographique du fait de la mondialisation : il nous reste encore à finir de construire l’Europe avec ses 500 millions de consommateurs. C’est aussi un défi temporel pour lequel il faudra répondre de plus en plus à des besoins de santé et de dépendance. Tout cela se gère avec de la technologie, du numérique, des capteurs, de la domotique, des services. Mais cessons la gestion à la "petite semaine" ; préparons-nous en amont à relever ce défi sociétal en ayant une vision à long terme. Car en l’absence de décisions majeures, nous risquons une augmentation de 1 à 3 points des cotisations sociales et des prélèvements obligatoires ; cela nous coûterait une petite fortune !

Je pourrais aussi parler des filières du futur à bâtir (énergie, sécurité, chimie verte, biotechnologie), des ruptures à gérer (numériques, environnementales, démographiques, climatiques), de la formation et du tourisme où il y a encore beaucoup à créer. À ce sujet, le président Obama a lancé un vaste plan tourisme il y a un an et demi, avec succès. Nous devrions nous en inspirer afin que les 100 000 touristes chinois qui viennent chaque année nous rendre visite ne retournent pas dans leur pays dégoûtés par un piètre niveau d’accueil et une absence de services. Je veux aujourd’hui incarner cette France de demain qui va gagner, celle qui fera fléchir le chômage sous la barre des 10 %. Pour cela, je demande au gouvernement de nous créer un environnement réglementaire et législatif propice.

Le gouvernement doit apprendre à davantage respecter l’entreprise...

Il fait tout pour asphyxier, ligoter et terroriser le tissu entrepreneurial français. Les entreprises sont à bout de souffle en raison de leurs marges trop faibles liées à l’importance des coûts salariaux : les marges sont en moyenne en France de 28 % (et de 22 % dans l’industrie), à comparer avec une moyenne de 40 % observée en Europe. Les patrons n’ont plus les moyens d’investir pour préparer l’avenir. Comment peuvent-ils donc résister sereinement aux assauts de la concurrence internationale ? Nos entreprises sont dans le même temps ligotées par un environnement réglementaire complexe qui compte 85 codes et 400 000 normes ; c’est délirant ! Les patrons sont enfin terrorisés par un code du travail bien trop contraignant. Ils ne veulent plus prendre le risque d’embaucher en France. Ils rêveraient pourtant de le faire plutôt que de créer des emplois en Chine ou au Mexique. Monsieur Hollande, levez ces freins, libérez les énergies et nous vous reconstruirons la France qui gagne, la France de demain ! Nous nous y engageons. Ce que je dis, je le fais, ce que je fais, je le prouve !

Vous avez déjà des réunions prévues avec le gouvernement ?

Je verrai le premier ministre le 4 juillet dès 8 h 30.J’ai aussi prévu de prendre rendez-vous avec le président de la République pour l’inviter à participer à l’université d’été du Medef. S’il accepte, ce serait un geste fantastique de sa part. Il y aura 4 000 à 5 000 chefs d’entreprise qu’il écoutera et avec lesquels il pourra échanger et partager. Je rêve de voir François Hollande faire l’éloge des patrons et de l’entreprise, comme Angela Merkel l’a fait il y a quelques années lors d’un colloque organisé par la fédération de l’électromécanique à Berlin. La chancelière allemande a prononcé un discours dithyrambique devant 800 chefs d’entreprise ; elle leur a vanté le mérite de l’entrepreneuriat. Si François Hollande vient, s’il nous écoute et s’il nous annonce des mesures fortes pour nous redonner confiance, nous au Medef, on y va, on fonce !

Vous êtes élus le 3 juillet, que faites-vous ?

Mon premier geste sera de constituer une équipe engagée et motivée, qui puisse s’appuyer sur les compétences de différentes commissions du Medef et avec une feuille de route précise, car il y a urgence à traiter les problèmes de la France. Je constituerai en particulier une taskforce fiscale rassemblant les meilleurs spécialistes français pour aller discuter avec Bercy et les ministres concernés.

Propos recueillis par Yves de Kerdrel et Frédéric Paya

 De Valeurs actuelles.

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